A Nadine qui s'inquiète et s'impatiente, je l'en remercie, me voilà enfin, fidèle au poste !

 

"Quand je vois ce que je vois et que j'entends ce que j'entends, je suis bien content de penser ce que je pense" 

Au saut du lit, la vieille me tombe déjà sur le râble. Elle dit que j'ai la langue bien pendue alors que je n'ai pas dit un mot... Mais par contre, j'ai la langue qui fait la quête et ça personne ne le voit. Pourtant, j'enchaîne depuis un bon moment des allées et venues entre leur champ de vision et mes rations, tentant avec l'énergie du désespoir de rappeler à mes vieux, leurs obligations envers môa. Depuis douze ans déjà, je persiste à revendiquer trois repas par jour comme mes compères et à ce jour, je suis toujours victime de discrimination ! J'étais donc sur le point de renverser ma boite à croquettes pour faire avancer le schmilblick, quand mon pote a finalement pris les choses en main. Il m'a fait l'obole d'un petit déjeuner minimaliste, trois croquettes pour être précis, le reste ayant fini dans le sac à piquenique. Ma pension alimentaire se réduit comme une peau de chagrin ! La vieille me toise du regard avec insolence tout en ingurgitant, sans partage, sa dernière tartine. Le sourire en coin, du genre qui mijote un mauvais coup, elle me dit :" Ne plus t'avoir sur le dos mon choupinet, serait un bonheur à nul autre pareil !" Je crois déceler un double sens à ses propos, pas vous ?!

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Comme d'hab, à l'arrière de ma berline, j'ai tenté de me repérer, la truffe collée contre la vitre. Un virage à angle droit m'a remis à ma place, le temps pour moi d'apercevoir une licorne installée à la sortie de Seefeld où je suis en villégiature pour quelques jours. Aujourd'hui, je me sens tout à fait disposé à mettre pied à terre car ma patronne veut nous emmener au Brunschkopf, endroit magnifique selon ses dires. "Entre Leutasch et  Mösern" dit-elle, pour situer le plus largement possible son petit paradis. Elle en dévoile le moins possible pour que notre surprise soit totale et s'ajoute à la magie des lieux. On va prendre le chemin des écoliers direction Mittenwald. J'ai repéré deux parkings le long de la route qui ne devraient plus être bien loin dit-elle. Elle ne s'est pas trompée. Le premier avec quatre places... déjà prises et l'autre exclusivement réservé... aux voitures attelées. Notre virée prend une tournure hasardeuse. Mon pote se consacre exclusivement à la recherche d'une place pour se garer, le long de cette jolie route qui relie le Tirol à la Bavière toute proche. A force de chercher où stationner, on en a oublié notre but, non géolocalisé, qu'il nous faut atteindre. Je me demande si on ne va pas finir par se garer à côté ou en être beaucoup trop éloigné ....Comble de malchance, au sortir de la voiture enfin garée, une chape de plomb de 36° nous assomme. Je sentais bien que cette journée n'amènerait rien de bon... Mais, il n'y a pas plus grande marque de fidélité à son maître que de lui montrer un attachement sans faille. Alors, sans faiblir, sans faillir à mon devoir, tel un bernard l'hermite attaché à sa coquille, je suis monté dans mes appartements...

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A mon sens, je n'ai pas démérité ! Je suis resté fidèlement à ma place, même si ma nuque était constamment en surchauffe. Je me suis autorisé une halte vitale pour boire un coup et me rafraîchir un peu. Une chose en entraînant une autre, ma vessie s'est rappelée à mon bon souvenir avec insistance et j'ai fait escale pour m'alléger de ce fardeau. Puis très rapidement, coincé entre les 36° de l'extérieur et les 37,5° de chaleur corporelle de la vieille, j'ai été pris de faiblesse, déshydraté, presque à bout de souffle. J'ai demandé une pause pour boire un coup et me.... Vous me suivez ? Pris dans cette engrenage infernal, contre lequel j'étais impuissant, la vieille m'a achevé en me traitant de "chiant" de fainéant et de gnan-gnan. J'ai un métier pas facile et bien peu de mes collègues veulent s'y coller. Je fais de l'aide à la personne, aux seniors pour être précis et c'est pas de la tarte !! A ce rythme là, toujours dans le renoncement de soi, je crains de ne pouvoir un jour prendre ma retraite pour être enfin payé de retour.... Malgré tout, j'ai persisté à grogner à son oreille des encouragements aussi bien dans les montées que dans les descentes. Souvent, je me demande ce qui me pousse à soutenir ce cas désespéré. Si la canicule s'est liguée contre nous, je n'en suis pas la cause. Je ne peux tout de même pas porter tous les tourments d'une ingrate, sur mes frêles épaules. Lasse de son excédent de bagage, la vieille m'a mis à pied sans préavis et s'en est allée faire une pause pipi. Faisant preuve d'abnégation, comme toujours, je ne lui en ai pas fait le reproche. J'ai tenu à l'accompagner, malgré ses nombreuses tentatives pour m'évincer, craignant qu'elle ne se perde, livrée à elle-même. Ça nous aurait gâché les vacances ! Je prends mon travail très au sérieux, même s'il n'a pas toujours des côtés agréables. Je suis resté assis à ses côtés puis l'ai ramené dans le rang. Un rien la contrarie, je me demande pourquoi elle râle quand je lui tiens compagnie. Est-ce que je proteste moi, lorsque, pour une obscure raison, il lui arrive de me garder sur son dos pendant sa pause pipi, jouant à l'équilibriste avec ma vie ? La meilleure approche, c'est quand même la mienne !

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La voiture remisée, chacun s'était laissé bercer par le spectacle de la nature, la chaleur neutralisant toutes réflexions. Toute à la joie de nous dévoiler son "Brunschkopf", elle est partie sans carte. Sa mine perplexe, le sourcil froncé ne présage rien de bon. Mon pote et moi restons sur la réserve et avançons à l'ombre, c'est déjà ça de pris ! Une fois à découvert, un peu abrutis, nous n'avons pas de suite perçu "un je ne sais quoi" de familier. Le paysage printanier nous offre, cette fois, son lot de fleurs et d'insectes, de quoi distraire notre guide pendant un petit moment. Finalement, des panneaux jaune, indicatifs et bienvenus, nous ont permis d'y voir plus clair... Mon pote s'exclame : v'là ton "Gründkopf" !! La vieille s'approche et rétorque que ce n'est pas celui-là, ça ne s'écrit pas comme ça...bla-bla-bla..."Tant mieux, car on lui tourne le dos" répond mon pote qui examine le deuxième panneau. Et toc ! Toujours pas de paradis en vue...Puis vient l'estocade : "Droit devant c'est le Ferchensee et le lautersee". Je remue la queue et mon compère se bidonne. La vieille est sur l'cul, la nouvelle lui a scié les pattes, nous vlà en Bavière. On ne va pas l'entendre avant longtemps et ça va nous faire des vacances !

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Le hasard s'est mis sur le chemin de notre "guide de montagne" pour contrecarrer ses plans. Mon pote et moi sommes satisfaits de son choix. Seule la penaude couve sa mauvaise humeur pendant la dernière grimpette tout en suée. Une trouée dans la forêt nous fait miroiter notre lac préféré. De mon côté, j'estime ma mission comme  accomplie et je sors ma botte secrète. Une méthode traître mais imparable : je fais le mort ! Ça marche à tous les coups, sauf avec la vieille trop soupçonneuse. Mon pote me soulève avec précaution, me rassure avec un brin d'inquiétude dans la voix "Viens mon titi". Puis il m'installe dans mon sweet home, sans demander son avis à la patronne, d'ailleurs il n'y a aucune raison de le faire, je voyage toujours "all inklusive" ! Heureux, je m'ébroue dans ma petite studette avec de piquer un roupillon. La vieille bougonne sans arrêt et trouble mon repos. Elle s'est plantée et refuse d'accepter l'évidence, cherchant le "pourquoi du comment" et peut-être même qui c'est-t'y qui a "m....". Moi, le Brunschkopf, ça m'en touche une sans remuer l'autre et pour cause, j'en ai point ! N'ayant pas l'ambition d'être sa tête de turc, je me suis fait tout petit...Finalement, notre chef de file s'est résigné, le silence lui a coupé le sifflet et nous a enveloppé comme une caresse. Il descend avec nous au travers des bois, censure le chant des oiseaux à notre passage. Aux abords du lac, il s'étale de tout son long, ferme le bec aux canards qui s'en vont cancaner ailleurs.             

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Lorsque j'ai vu la jolie cabane en bois, posée sur l'herbe tendre, j'ai eu un vrai coup de foudre et dans ma tête un merveilleux programme a vu le jour. De peur que la vieille, par esprit de contradiction, refuse de me laisser mettre le nez dehors, je me suis passé de sa permission. Tentant de m'amincir, j'ai essayé de passer à travers la fenêtre de ma studette où je suis resté coincé. Personne n'a pu faire obstacle à mon projet, ni les moqueries, ni les remontrances. Rien à cirer ! Une fois à pied d'oeuvre, j'ai humé deux, trois fleurs, histoire de focaliser l'attention de notre râleuse de service sur son addiction. La vieille enfin casée, j'ai pris le chemin le plus direct, en marchant dans le petit ru bien pressé de se faufiler sous la cabane. J'en ai bu l'eau claire et rafraîchissante pour finalement accoster à l'ombre de mon petit paradis (chacun le sien !). Les grands esprits se rencontrent, mon pote plus à l'aise sur la terre ferme m'avait rejoint dans la foulée.

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Nous étions sur la même longueur d'onde et sitôt la couverture étalée, j'y ai posé mon fondement, pour m'attabler. Soudain, face à moi, sur ma verte prairie, se découpe la silhouette ombreuse d'un géant. Mon coeur a fait un raté et mon estomac s'est contracté à l'idée de cet invité surprise. Dégoûté, j'ai tourné la tête pour découvrir avec soulagement, la vieille venue réclamer son dû. C'est moins grave que si c'était pire... À table ! Mais voilà, on ne peut jamais être tranquille. Avez-vous déjà remarqué cet étrange phénomène, qui fait que, chaque fois que quelqu'un s'installe à côté de vous, c'est un  c... ? Là, en l'occurence, il s'agit de deux "pingouins" qui me prennent pour un pigeon et veulent casser la graine chez moi sans invitation !! Ils ont juste eu le temps de décoller en mode hélicoptère. Les coin-coin je les aime au loin, lorsqu'ils voguent sur l'eau parce que ça me repose. Je les aime aussi de près, pour leur faire des léchouilles surtout quand ils sont accompagnés d'une sauce à l'orange, ça me réconforte...Je suis la tolérance incarnée, l'ami des bêtes à 2 ou 4 pattes, mais faut pas pousser.

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Puisque la patronne est là, on est obligé de partager notre maigre repas. J'étais tout disposé à lui refiler mes croquettes en échange de sa tambouille, mais peine perdue... Quand elle a sa bouille des mauvais jours mieux vaut ne pas entamer de négociation. J'ai rarement l'occasion d'en placer une et ce n'est pas toujours facile pour moi de gagner mon bifteck, coincé entre deux acolytes sur le déclin. Mon complice a la vue qui baisse et ne voit pas le temps qui sculpte, sans talent, le visage de ma vieille. Quand à elle, depuis qu'elle porte des loupes, sa vision nous a rajeunis et voilà qu'elle exige de nous, plus que nous ne pouvons donner. J'ai pour ma part décidé d'être sourd et forcément de n'en faire qu'à ma tête. En vertu du droit des vivants à disposer d'eux-mêmes, mon pote et moi, avons opté pour une sieste majestueuse. Comme toujours, pour mieux accompagner ma digestion, même légère, mon esprit s'en va rêvasser en gastronomie...Les yeux mi-clos, je songeais aux quatre pattes autrechiens dont la démarche est si particulière. L'arrière-train généreusement rembourré, ils se dandinent fièrement. Souvent à l'arrêt pour de longues pauses béates, ils offrent à la caresse du soleil, leur ventre proéminent comme les beaux sommets que je préfère contempler. Leurs bidons nourris au lait de vache (J'ai mes sources !!) sont exposés sans complexe aux yeux de tous et posés délicatement sur l'herbe fraîche. Puis, sans se presser, ils repartent, l'oeil gourmand et conquérant vers un autre Kaffee kuchen*. Enfin un objectif concret pour mes vacances, cet ambitieux projet m'a réveillé et d'un bond, j'ai quitté le ventre accueillant de mon compère pour partir à la recherche de celle qui n'est jamais là quand il faut... Ma troupe rapidement rassemblée, on a plié bagage et quelques centaines de mètres plus loin, j'ai trouvé, sans carte mais rien qu'au pif, une bonne adresse qui valait le déplacement. La patronne a voulu avoir le dernier mot tentant de remettre sur la table "le pourquoi du comment" et nous gâcher notre dégustation. Je suis venu m'installer sur ses genoux afin qu'elle change de sujet et se concentre sur ma part de gâteau avant qu'il ne soit trop tard pour se la partager... S'il est bien vrai que la seule personne qu'il faut supporter toute la vie c'est soi-même et ben y'en a qui n'ont pas fini de souffrir !! Je me devais de la consoler, heureusement que je suis là...

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"Quel sort plus triste pour un chien que de n'appartenir à personne"

 

 * Kaffee Kuchen : Le quatre-heures, le goûter, collation gourmande dans l'après-midi....