"Il est doux à tout âge de se laisser guider par la fantaisie"

 

Noella

Confortablement installé entre deux grosses valises et autres trucs envahissants, j'ai pu récupéré tant bien que mal, la moitié de mon accoudoir pour poser ma tête de façon à garder mes deux vieux dans le collimateur. Épuisé, à force de ne rien faire, ma caboche dodeline. Ce petit remue-méninges des plus confidentiels, me permet d'affiner le merveilleux planning de vacances, concocté par mes soins lors de ma dernière balade à Durbach. Finalement mon pote s'est vu cantonné à la maison, la jambe au repos pour trois semaines, pile-poil en même temps que les vacances, comme je l'espérais ! C'est une tendinite de la "patte d'oie" qui l'oblige à essayer tous les bancs du Tirol, avec moi et les coin-coin... Son acharnement à vouloir reprendre l'entrainement malgré tout, a été stoppé net par un ongle incarné bien infecté une semaine avant de partir ! A deux jours du départ, je fus sauvé bien malgré moi, de quelques projets insensés de balades en duo dont ma vieille m'a rebattu les oreilles avec moultes descriptions !! J'ai cru perdre, à cause d'une infection, la partie la plus précieuse de mon anatomie après mon estomac : ma virilité...enfin disons ce qui m'en reste! J'en tremble rétrospectivement. Tout deux sous antibiotiques et anti-inflammatoires, avec l'interdiction de crapahuter pour mon vieux et pour moi, celui de "jouer" avec mon panier, nous sommes enfin assurés de passer nos vacances cool à manger et dormir ! Mais trêve de bavardage, me voilà enfin arrivé "chez nous" à la Pension Noella. Andrea, notre hôtesse, m'accueille et me cajole de mots doux. Nous nous installons confortablement et je vérifie que rien ne me manque ; mon jouet, mes paniers, ma serviette, mon os etc... Pour notre premier jour, j'accepte de me soumettre à deux corvées : une pause pipi qui détient le record de vitesse, puis un passage obligé en "soins infirmiers" aÏe ! Soulagé et pressé de me rouler en boule dans mon panier, je me suis fait servir mon repas en chambre tout en n'étant pas dupe ! Je "sentais" que mes potes allaient se repaître en terrasse d'un barbecue dont Roeland, notre hôte, a le secret ! Couché sur le balcon au dessus des effluves de lard grillé, de saucisses, j'en passe et des meilleurs, j'ai préféré m'endormir sans demander mon reste sachant que demain est un autre jour !!

Le lendemain, après un très court trajet, nous nous sommes retrouvés au pied du téléphérique à Ellmau. J'ai pris une cabine rien que pour nous, afin de contempler tranquillement le paysage environnant. Ma vieille me serre dans ses bras, un peu trop fort, murmurant comme une litanie "n'aie pas peur mon Charly" ce n'est pourtant pas moi qui tremble !! Ouverture des portes : le fond de l'air est frais, j'aime ! Le taux d'humidité m'affole un peu mais la pluie est restée en France et c'est tant mieux ! Le petit sentier qui traverse la forêt de pins est tout propret, les dégâts causés par la neige et le ruissellement sont déjà bien réparés. Je m'engage sur une pente descendante en suivant le ruisseau qui doit forcément me mener à mon lac ou à défaut, un petit étang. Je suis obligé de travailler à l'instinct, mes vieux n'ont pas pris de carte !

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Quelque chose me chagrine, mais quoi ! J'ai vite trouvé ce qui me cause de la peine, c'est le mot "travailler" tout à fait inapproprié pour des vacances ! Au sortir du sous-bois, c'est l'enchantement et j'oublie les tracasseries. Les premières fleurs sont là tapissant la prairie, mon côté poète en a humé chaque fragance. Elles manifestent leur appartenance en se regroupant par couleur, rose, jaune, blanche...Bien vite enivrées par un vent de liberté, elles s'évadent comme moi et se dispersent en bouquets harmonieux et multicolores, tout en séduction : comme moi !

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D'une primevère au trolle, puis d'une centaurée à l'arnica, les petites inquiétudes qui planaient sur mon coeur se sont envolées et sans y prendre garde je suis rentré dans le droit chemin qui longe... mon lac ! Courte accalmie pour mon palpitant, parce qu'au moment où plein de bonne volonté je m'apprêtais à en faire le tour, à la recherche d'un banc, je fus rappelé au pied. Je lève ma patte avant pour interrogation et la vieille me répond en montrant du doigt de gros nuages blancs et noirs qui farandolent. Quel étrange manie de vouloir tout prévoir, de contrôler, ça fait fuir le plaisir. Il suffit tout simplement de prendre en compte mes envies et mes avis, c'est tout de même simple ! Voilà que pour me contredire, le ciel fait son ménage et égoutte ses nuages sur nos têtes. Mes compères ne sont pas bien rapides, probablement un manque d'entrainement, entre perte d'équilibre et fou rire, ils ont quand fini par s'harnacher pour la pluie : j'ai failli attendre ! C'est ainsi que, quelque peu imbibé, j'ai pris mes quartiers dans ma studette pour voir lentement s'éloigner mon lac. La pluie a délavé tout mon joli décor et le brouillard a baissé le rideau sur ce lamentable fiasco : la pluie alsacienne nous avait bel et bien suivi à la trace !!

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On entend plus que moi qui ronchonne dans ma casbah tandis que la vieille progresse un sourire béat sur la figure. Au bout d'un temps qui me parut une éternité, je regagne la terre ferme, pendant que mes partenaires se débarrassent de leurs vêtements fantomatiques et dégoulinants ! Là, sous un timide rayon de soleil, se tient devant moi un magicien à qui j'ai tout de suite quémandé des infos météos pour les prochaines heures. Ce n'était qu'un charlatan, voyant certes, mais pas extralucide ! Après avoir pissé à titre de représailles contre une de ses chaises, je me suis finalement adressé à la plantureuse grenouille vautrée sur un plongeoir en bois. Sa réponse m'a donné le frisson "un orage se prépare mon lapin, tu ferais mieux de rentrer chez toi" Une chose est sûre sa vue baisse et à mon avis, ses compétences aussi : Une grenouille hors de l'eau c'est beau temps sec assuré ! Effectivement, le soleil sèche les nuages, ils rétrécissent sous mes yeux, s'éloignant pour chaque fois revenir un peu plus petits et plus blancs jusqu'à devenir vaporeux et même transparents. Je suis confiant, la chaleur petit à petit gagne du terrain à tel point que c'est un bonheur d'entrer à nouveau dans la forêt. Les fougères d'un vert tendre et acidulé se sont regroupées en bouquet le long du sentier. Elles se balancent tout en douceur sur mon passage et m'offrent une petite brise bienvenue. Elles font soudain un léger écart et me guide gentiment vers un banc, invitation que j'ai dû bien à regret, refuser. En retard à force de sollicitations, j'ai finalement rejoint mes compagnons qui marchaient d'un bon pas. Lorsque nous sommes parvenus au bout du chemin, le paysage s'est ouvert sous la lumière se déroulant à perte vue, j'en avais le souffle coupé !

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En premier plan, des vallées verdoyantes où des serpents d'eau couleur menthe glaciale viennent sinueusement en caresser la gorge. Viennent ensuite des pâtures fleuries parsemées de taches brunes, rousses et grises. Puis s'élançant un peu plus haut, de magnifiques pins et épicéas qui grimpent à l'assaut des montagnes. Plus loin encore, je discerne des vallons téméraires où se nichent quelques villages accueillants et pittoresques. Il restent sous la garde de sommets vigilants couleur d'acier, là où les neiges éternelles étincellent au soleil. Disséminées à l'envie, d'imposantes fermes aux toits surmontés d'aigles sculptés, se réfugient sous la protection d'églises au clocher à bulbe rouge ou vert, qui me font penser à quelques gourmandises ! Je songe alors à me nourrir et dans ce beau tableau, je devine ça et là en bordure d'un chemin pentu, les "hüttes"* chères à mon coeur ! Comme une touche finale, j'entends des cloches dans le lointain qui se répondent, l'une venant d'un clocher, l'autre d'un troupeau ou peut-être d'une ferme qui nous appelle à table ! Cet harmonieux paysage qui happe toute mon attention, n'est même pas troublé par cette musique champêtre et le silence lui-même ne s'offusque pas d'en être accompagné. Il n'y a là que le souffle léger et apaisant de la nature qui respire à son rythme. L'air vivifiant gonfle mes poumons et enflamme mon coeur. Je me sens porté, allons conquérir quelques sommets ! Pourquoi pas celui qui nous propose trois sièges confortables ? La montagne puissante et majestueuse me rappelle aussitôt qu'elle est seule maîtresse des lieux et recouvre mon objectif d'un grand voile blanc. M'en fous, c'était bien trop haut de toute façon ! En contournant cette crête inhospitalière, mon décor s'est à nouveau élargi, un autre possible s'offre à moi et je prends de la hauteur tout en surveillant quelques cumulus d'un blanc éclatant. Je suis bien vite rassuré parce qu'ils m'annoncent du beau temps. Le ciel est à nouveau encombré et la circulation se fait intense. La tête dans les nuages, impossible d'en suivre un seul, ça file, glisse, s'emmêle ou se télescope et je rêve d'en connaître le goût. Quelques uns sont petits et mignons comme des petits moutons, on dirait de la crème, celle qui décore les gâteaux que mes vieux dévorent avec délectation ! Tout cela m'a mis en appétit, je cours tentant d'en attraper un et arrivé en haut de mon chemin...ô joie ! J'aperçois avec plaisir que trois d'entre eux sont tombés dans le pré, je suis sûr qu'ils ont une saveur sucrée !!

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Tout cela n'était qu'un leurre pour me faire avancer. Le ciel est devenu azur, les fauteurs de troubles s'en sont allés plus loin et je suis resté avec trois gros moutons qui bêlaient bêtement ! Vous me direz qu'un rien me déstabilise, certes ! Je me suis emporté, ma nature optimiste me faisait entrevoir tant de choses alléchantes que mon imagination a fait le reste. Me voilà assis sur le culot d'une pipe encore chaude, tournant le dos à ce cadre prometteur qui laisse à désirer ! Je suis très peu disposé à poursuivre l'aventure, de plus, mon pote semble avoir le pied sûr, nouvelle déception pour moi ! Tous mes beaux projets disparaissent un à un, se flouant sous les rayons du soleil comme des mirages. En pleine bouderie, je fixe obstinément le sol mais l'appel de mes compagnons me fait lever la tête, ils sont déjà repartis et je ne capte que le son "ou". Je suis certain qu'il m'appelle enfin pour la soupe. Et dans un dernier effort, je force l'allure me réjouissant de les trouver en train de déballer notre picnic.

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On ne peut rien contre sa nature, je tarde un peu stoppé dans mon élan par quelques senteurs. La truffe au sol, puis frémissante et levée vers le ciel, j'en perds la tête et ne sait plus quelle direction prendre. Mais teckel suis et teckel reste, pas besoin de suivre leur trace, il me suffit de penser à ma vieille et son leitmotiv "toujours plus haut" qui m'indique plus sûrement le chemin pour les retrouver. Un banc confortable mais solitaire m'accueille en haut du sentier, je m'installe un instant à son ombre. Un étrange bruit métallique et insistant me laisse perplexe, rien à droite, rien à gauche, puis un trait de lumière aiguisé vient frapper le sol juste au dessus de mes oreilles. N'écoutant que mon courage et j'en ai beaucoup, je lève la tête pour apercevoir une libellule au gabarit impressionnant me fixer de ses gros yeux globuleux. Il y a des fréquentations que je ne goûte guère et c'est pourquoi j'ai décampé. Le deuxième banc tout proche, lui aussi délaissé, a beau s'installer sur la butte avec aplomb, je ne lui tiendrais pas compagnie. Je préfère éviter l'ombrage de ce cairn imposant en équilibre instable. En l'observant à distance, je réalise qu'il est là pour m'indiquer la piste à suivre ! A force de réflexion et de ténacité j'ai retrouvé mon pote, abandonné lui aussi, avec je ne vous le cache pas, un immense soulagement. Il était en pleine discussion avec un tyrolien installé dans une cabane perchée. Je l'ai aimablement salué et il nous a confié que la seule personne qu'il a vu de la journée était une vieille causant toute seule. Elle s'est juchée dans un arbre, pas très loin, semblant chercher quelqu'un ! Enfin réunis, nous avons pris le parti, d'un commun accord, de fuir cette étrange contrée mystérieuse.....

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Je n'avais plus d'énergie pour continuer, j'ai donc regagné mes quartiers le temps de me remettre de mes émotions. Il me semble que mes amis pressent le pas, avec un peu de chance, c'est la faim qui les taraude ! Quand j'ai passé la bouille hors de mon antre, nous étions parvenus à un énième sommet. De prime abord je distingue une bâtisse dans le lointain, au fur et à mesure de notre progression, les contours se font plus précis. Puis prenant le relais, mon flair énumère et répertorie quelques émanations volatiles que je vous dévoile en vrac : patates, lard, bière, gâteaux, crème...Une hütte !!! Je frétille, me tord dans tous les sens et exige de retrouver la terre ferme. Arrivé le premier, j'ai salué tout le monde, réservé notre table, avant d'être rejoint par mes vieux. Installé sous la table, je surveille le ballet gracieux et incessant des dames au parfum de vanille et chocolat. Leurs jolis jupons de dentelles me frôlent à chacun de leur passage, faisant monter la tension : quand s'arrêteront-elles devant ma table ? Le regard narquois d'un petit oiseau, peu farouche et un brin voleur me jauge. Je mets de suite les chose au point : "Pointe pas le bout d'ton bec ici mon poussin, chasse gardée !" Il me rétorque: "Ta vue baisse le vieux! pas de soucis y'a à manger pour deux "

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Deux petits souliers ont stoppé net devant moi, on a passé aux choses sérieuses et j'ai oublié le poussin ! Pendant que sereinement j'attendais le retour de ma tyrolienne avec quelques douceurs, mes vieux m'ont servi mes croquettes en apéritif ! Pour calmer mon impatience j'ai admiré mon nouveau décor. La silhouette presque incongrue d'un cycliste se dessine sur la crête, lui aussi fasciné par les hautes cimes. Le soleil lutte à nouveau pour garder sa place. Les nuages dont je m'étais désintéressé se rappellent à moi, plus volumineux et ombrageux, peut-être un peu rancunier. le plaisir n'attend pas et efface tout : un "bon appétit" superflu servi avec un copieux en-cas à fait de nous, trois attablés heureux en pleine régalade. Enfin repus, euphoriques, face à la nature en grand écran, on baisse la garde ! L'azur perd du terrain et se retrouve cerné puis avalé. les volutes épaisses et blanches envahissent la scène et en prennent à leurs aises. Elles finissent par s'asseoir et aplatir les sommets, histoire d'observer ce nouveau territoire conquis de haute lutte. Tout est en mouvement, quelques moutons noirs sournoisement tapis au sol, s'élèvent puis s'accrochent aux faîtes des arbres pour chevaucher les forêts.  Ils sont légion et défilent, balayant d'une étrange luminosité l'alpage, alors devant nous s'étalent une palette de couleurs tranchées... Un soudain remue ménage nous distrait du spectacle, les quelques personnes attablées comme nous se lèvent et disparaissent à l'intérieur de l'auberge ! Je constate que mon poussin et rival s'est envolé, bizarre ! Mes vieux en pleine béatitude, semble bien loin ! Soudain, un éclair zèbre le ciel, puis deux, trois , le ciel s'embrase d'une aveuglante et menaçante lueur et notre charmante serveuse apparaît devant nous. Elle s'inquiète de notre but final, mon pote lui explique, elle se fait rassurante :  vous avez juste assez de temps pour rentrer !! On s'équipe, l'orage à la bougeotte, gronde puis tonne, la foudre s'abat, effrayant même les nuages, c'est le chaos! Tels deux fantômes glissant sur la prairie, mes maîtres courageusement s'avancent vers les éléments déchaînés tandis que je trottine désespéré tentant de regagner ma studette, vite Charly, vite !!

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Quand les premières grosses gouttes ont claqué sur mon dos, le ciel s'est assombri puis ouvert pour déverser son trop plein, alors la vieille a eu pitié de moi et m'a laissé rentrer chez moi ! Mon sherpa progresse sans faiblir et au travers du poncho ouvert sur les côtés, j'assiste au plus saisissant spectacle. Dans ce théâtre en demi-cercle, se découpe une portion du paysage baignée par une lueur diaphane, à l'abri des intempéries. Je rentre la tête un peu plus confiant. Dans le téléphérique qui nous ramène à la voiture, mes deux vieux, hilares et contents d'eux, commentent cette belle journée et moi,au fond de mon sac, j'ai comme la sensation d'avoir été berné une fois de plus !!

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 "Celui qui sait qu’il ne sait pas, sait beaucoup."

 

 * Hütte : Auberges d'alpage ou refuges de haute montagne !

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