"Je me suis mis au régime : en quatorze jours, j'ai perdu deux semaines."

La vie est bien étrange et souvent source de questionnement quand je me perds à la comprendre au lieu de la vivre. Dans mon panier, écoutant avec passivité le tic-tac qui patiemment me menait du jour à la nuit et de la nuit au jour, je laisse le temps au temps, pour qu'il fasse son oeuvre. Qui dort dîne, autrement dit le sommeil nourrit celui qui n'a pas de quoi manger !! Comme vous l'avez compris, je suis dans une phase de stabilisation...tous les cent grammes perdus. Le temps se déroule à petits pas devant moi avec indolence et m'incite au repos, enfin je le croyais ! Mais il cache bien son jeu, sa quête d'immortalité est sans pitié, pas de temps mort, il égrène les secondes avec une implacable certitude. Bref, cela n'a pas échappé à la vieille qui s'est mis en stand by ! En deux temps, trois mouvements, elle nous a embarqué pour une balade, prétextant la vision d'un rayon de soleil inespéré. Je l'ai cherché en pure perte tout au long de la promenade

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Le démarrage en côte, s'est fait douloureusement et silencieusement. Nous avons lutté contre nous-mêmes et sommes parvenus victorieux, en haut de cette première pente. La vieille en arrière garde fait son boulot de reporter, tout en nous prodiguant quelques réflexions malvenues concernant notre état de fraîcheur ! Tant et si bien que mon pote quelque peu taciturne, las de son bavardage, lui tend la carte : "Pour une fois, tu n'as qu'à nous promener à ton gré" ce qui a mis un point final à son arrogance. J'ai fini par rire jaune en réalisant que notre vie était entre les mains d'un guide "déboussolé" Je crains que cette petite vengeance ne se retourne contre nous ! La chance est de notre côté, pas de possibilité de s'orienter à droite ou à gauche, je prend avec plaisir, ce petit chemin solitaire qui me mène bien vite à découvert. Encerclée par la forêt, une prairie verdoyante s'étale grassement. Comme une cicatrice, en son centre, des fruitiers bien alignés, nus et fiers y sont enfermés. Ce petit nombril protégé est l'origine de bien des convoitises. Le verger nous fait tous languir à coup de promesses sucrées, pas étonnant qu'il se prenne pour le centre du monde. Chacun est sur les rangs : des abeilles aux oiseaux puis des lapins aux sangliers. Patiemment, j'attendrais mon heure pour me glisser entre tout ce beau monde. Quand les fleurs en auront enivré plus d'un, le fruit alors apparaîtra. Puis chauffé et coloré par le soleil, il répandra son odeur, la note sucrée sera alors à son apogée et je serais là... Enfin, gavé mais charitable, je laisserai blettir au sol les restes de mon festin, pour nourrir les cochons... Ce projet bien réjouissant m'a redonné courage pour aller de l'avant.  

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Une jolie jument s'est éloignée à mon approche, mais le poney qui l'accompagne a bien voulu converser quelques minutes avec moi, tout en gardant ses distances. J'ai retrouvé, dans une trouée de brume, mon ami le cerf si attentif à mes visites qu'il affectionne. Tout en passant ma truffe sur les herbes perlées de rosée, je contemple la couleur crème du coucou des bois qui profite de la fraîcheur. Je me détends tout doucement me sachant en pays de connaissance, la vieille s'assagit en prenant de l'âge, il était temps ! Je déteste quand elle sort des sentiers battus, on s'égare, on s'enfonce dans les bois et soudain...ça sent le sapin !

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Ce froid doux et modéré est somme toute bien agréable, j'en profite pour glaner quelques bricoles à avaler et dans ce domaine je suis moins exigeant et même aventureux. Je patrouille beaucoup vers les guérites de chasseurs et donc du passage d'un gibier potentiel, l'un ou l'autre me laisse forcément quelque chose. Ayant fort à faire, mais ne pouvant être sur deux fronts en même temps, j'avais confié à mon pote, la lourde tâche de surveiller les débordements de la vieille. Toujours en avant poste, ne faisant qu'une brève halte aux bifurcations afin de connaître le chemin à emprunter, il s'est fié totalement à notre GPS humain, qui n'avait pas eu de mise à jour depuis belle lurette. A chaque sollicitation, elle tournait la carte dans tous les sens, arguant que sur celle ci, il était indiqué deux voies et là devant nous, il y en avait quatre et un petit sentier...que dans ces conditions on ne peut pas faire du bon boulot..gna gna..gna gna ! La réponse de mon pote ne se fait pas attendre : "imagine que tu es sans aide, isolée !  Je suis seul à mesurer la précarité de notre situation ! Quand un méthodique côtoie une dilettante, il faut s'attendre à tout. L'un marche pour le silence, la cadence sans dépassement de soi !! L'autre pour la nouveauté, les hauteurs en prenant son temps ! Et toi Charly ? Bonne question, merci de l'avoir posé. Je marche parce qu'il faut bien que je les suive, mais sans laisse et pour un repas à la clé !

                    

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On s'est retrouvé de sentiers non répertoriés en lieux-dits fantomatiques, pour déboucher une ou deux fois sur des voies balisées de jaune ou de bleu, perdues de vue, tout aussi rapidement. Nous progressons sans but depuis deux heures et demie et le chant des oiseaux est bien réconfortant ! Après un énième arrêt qui a eu le mérite de nous montrer que la navigation à vue avait ses limites, ma vieille, paumée, a pris le petit sentier pentu, fort joli ma foi. Raisonnant tout haut, en espérant une résonance positive de notre part, elle explique que prendre de la hauteur pour avoir une vue d'ensemble, nous indiquera plus clairement la marche à suivre. Rien n'est simple ! Ce point culminant se révèle plus obscur encore qu'en contrebas, parce que nous sommes cernés par des sapins d'une imposante stature. Il me semble déceler chez mon pote, une sorte d'exaspération, son dos s'est contracté, presque renfrogné puis la marche a repris à une allure plus soutenue. Sans percevoir la tension qui s'installe, la vieille, persiste dans son monologue : "Pourtant, j'ai comme l'impression de reconnaître les environs, on devrait trouver un abri barbecue, normalement !" Dans cette belle nature, pas un écho! Le silence se fait pesant, je sens que je dois prendre les devants avant qu'ils ne se prennent la tête. Ce que j'ai fait tout en douceur, puis armé de mon courage, j'ai joué aux éclaireurs. Je dois dire que le mot "barbecue" m'a fortement impressionné, au point que j'ai fini par sentir de vieux relents de suif animal, de cendres et de fumée !! Je parcourais si rapidement le petit chemin que j'ai failli manquer, dans un recoin sur la gauche, le brasero qui nous attendait patiemment. Enfin l'heure du rata...Je bats le rappel et m'octroie le bénéfice de cette trouvaille. Pendant tout le repas, j'ai observé la vieille du coin de l'oeil, je l'avais sous-estimé. Un déclic s'est fait dans ma tête, il y a en elle quelque chose de...d'instinctif !! Autant vous dire que ça m'a laissé sur l'cul, la vieille a du chien !!  

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Après un repas bien mérité, nous avons repris la route ! Mon pote plus avenant, face à de nombreux panneaux indicateurs, décide que le chemin le plus court sera le meilleur, comme la plaisanterie !! Nous cheminons dans une forêt où la lumière peut s'aventurer jusque sous nos pas. Les arbres se sont dégarnis en bas mais ont gardé la densité du feuillage pour les hauteurs, se protégeant ainsi du vent froid qui leur fait courber la tête. Le gibier ne s'aventure pas dans ce bois trop clairsemé qui laisse apparaître une charmante maisonnette, sortie tout droit d'un coffre à jouet !

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Mon pote m'observe, pensant bien faire me soulève et m'installe dans ma studette. Je n'ai pas voulu y rester et à force de gigoter, j'ai eu gain de cause. Il m'a remis sur la terre ferme tout en me faisant la conversation. "Charly ! faut savoir ce que tu veux t'es fatigué oui ou non ? t'es chiant en tout cas !" J'adore quand il me dit des mots qui sonnent gentiment ! Paisiblement, chacun reprend ses habitudes : la vieille, l'oeil rivé sur l'objectif, moi la truffe au sol et devant, mon complice donnant le tempo ! Ce qui devait arriver, arriva : on a perdu le balisage bleu...Ni une, ni deux, la vieille, mauvaise élève, s'empresse d'expliquer : "Il fallait prendre le long du ruisseau, parallèlement au chemin, mais il y a trop de gadoue.  Ce qui m'embête maintenant, c'est l'écart qui s'est creusé entre nous en haut et le ruisseau fort beau, qui s'éloigne en bas, j'vais faire une photo." elle a bien fait ! le ruisselet a fini par disparaître ....J'ai refait l'éclaireur et encore une fois je nous ai sauvé la mise en retrouvant le ptit cours d'eau. Il coulait au pied d'un panneau de parking. Mais se jouant de nous, il a pris à nouveau la poudre d'escampette à notre arrivée pour s'engouffrer dans les profondeurs de la terre. La vieille s'écrie " ça m'parle, on est déjà venu ici il y a longtemps en voiture...gna gna gna.." Mon pote se raidit, il est d'une humeur de chien et bougonne "J'ose même pas imaginer où l'on peut être"

La lassitude semble gagner la troupe, sauf pour la vieille qui ne s'en laisse pas conter. Fort heureusement, au bout de quelques minutes, nous arrivons dans une vallée. Droit devant nous, perché sur la colline en face, un hameau se veut rassurant. Face à nous, une scierie artisanale, un amoncellement de troncs, de souches et autres branchages bloquent le passage. A côté, le ballet de bulldozers et pelleteuses me fascine. Jetant un autre coup d'oeil alentour, je suis horrifié par l'état des lieux, boueux à souhait, hors de question que je patauge là dedans même pour accéder aux fermes nichées plus haut. Notre coach a enfin senti le mécontentement monter dans les rangs. "Les engins sont bien venus par une route !" dit-elle en longeant le théâtre des opérations, elle a raison ! Dans un virage, enlaçant quelques sapins fugueurs, elle était là, cachée, sinueuse et... goudronnée ! Nous avons taillé la route, à la queue leu leu. La vieille, émerveillée par des tapis de violettes qu'elle n'a pas eu le temps de photographier, s'écrie au bout d'un dizaine de minutes "Pas d'soucis, ça m'parle, dans pas longtemps on arrivera pile-poil devant notre parking !" Vivre avec mes deux maîtres n'est pas toujours facile, je me donne un mal de chien pour les aider et malgré tous mes efforts nous voilà à battre le bitume !!

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On pensait avoir fait le tour des lieux après plus de trois ou quatre cent repérages sur un territoire d'une trentaine de kilomètres carrés, preuve que lorsqu'on croit tout connaître, il reste encore à découvrir ! Toujours est-il que "pas longtemps" après, on est arrivé exactement comme prévu. Et comme d'habitude, c'est toujours le même qui va au chagrin et qui n'est pas payé de retour....

 

"Ne demander pas ce qu'un teckel peut faire pour vous, mais demandez vous ce que vous pouvez faire pour un teckel"