"La seule chose qui m'ennuie dans la mort c'est d'être absent"

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Tout se passe comme prévu. C'est vite dit ! La vieille veut "rentabiliser" ses vacances, donc pas question de faire relâche. Qui dit souvenirs dit balades à engranger au maximum, quoiqu'il en coûte. Donc, tout le monde sur le pont. Convenez comme moi, qu'il fait une chaleur à régler le problème des retraités ! Ce pourrait-il que sur ses vieux jours, not'vieille soit tentée par le veuvage. Mon pote lui dit souvent "le noir te va si bien" à force, ça lui a peut-être donné des idées... Ça ne me séduit guère et si je peux user de mon influence, je dirais qu'il faut inverser la tendance pour changer. Cette confortable position de veuf-rentier revient à mon pote, lui et moi, serons nous armer de courage, pour survivre à notre chère disparue... Ce scénario idyllique est aussitôt perverti par mon esprit toujours en éveil. Et si "mes deux" venaient à disparaître simultanément, qu'adviendrait-il de moi ? Un frisson me parcourt l'échine, suer ou trembler, voilà où j'en suis rendu...J'entre dans ma treizième année, chiffre qui n'annonce rien de bon. Le temps qui passe me courtise avec assiduité et je suis quelquefois tenté par ses arguments. Le vide que mon départ creuserait, serait compensé par une admiration quasi nationale de l'être exquis que je suis. Je suis tenté mais encore indécis et j'ai bien fait, celui qui mangeait des pommes m'a brûlé la politesse ! La triste nouvelle de mon décès n'aurait pas fait plus de bruit qu'un pétard mouillé. La vie continue... Me voilà suspendu dans le vide mais fort heureusement bien arrimé à ma studette par le poids de mon ennui.

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On me promet la lune et je ne vois que l'astre brûlant. La canicule s'est invitée pour toute la durée des vacances, j'en suis accablé. Il n'est même pas question de prendre de la hauteur, on y tutoie de trop prés le soleil. La patronne nous promet une balade à la fraîche et déjà je flaire l'entourloupe ! Sans perdre de vue le torrent qui m'accompagne, pas à pas, je prends d'autres repères. Les bois environnants offriront ici et là une ombre bienvenue et je ne désespère pas de faire, en chemin, une halte roborative digne de ce nom. Comme d'habitude, ça ne sera pas chose aisée, il me faudra donner un bon coup de collier pour obtenir gain de cause. Mon instinct de survie reprend le dessus. Pour l'heure, mettons nous en route puisque nous n'avons pas d'autres choix. En traversant la passerelle juste en aplomb d'une cascade, notre binôme oscille et mon "ptitjeuner" veut se faire la malle. La patronne veut me réconforter et me prendre dans ses bras, comme ça balance pas mal, je consens à son étouffante affection. De retour sur la terre ferme, je m'empresse de prendre mes distances avant que mon cuir ne s'attendrisse. Je vous aurais volontiers décrit notre paysage environnant, mais les mots me manquent et mon gosier s'assèche. C'est à côté d'un petit pont, à l'ombre d'un feuillu que mon copain et moi avons fait notre première pause. Nous ne sommes plus de la première jeunesse et faisons cause commune. Blotti entre son ventre et ses genoux, j'y ai posé ma bouille. Niché dans ce petit creux confortablement aménagé pour moi, j'ai suivi des yeux, les flots vert d'eau sous la lumière puis gris acier quand l'ombre vient les happer. Quelques éclats argentés me font cligner les yeux, l'écume blanche met le holà à cette taquinerie. Je décide moi aussi de me foutre la paix. Plus question de me mettre la pression, puisque je suis sur la pente descendante, au bout de ma life quoi !

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La pause désaltérante est terminée. Je me demande pourquoi la flotte exerce une telle fascination, alors qu'il me semble vital de se focaliser sur la bouffe. Mon pote toujours prévoyant, a rempli nos deux bouteilles, d'eau prélevé à la source, au cas où ! La vieille n'a pas voulu qu'on me baigne dans le torrent trop tumultueux. Craignant pour ma vie, c'est un peu tard pour y penser, elle a chargé notre compagnon de s'arrêter au premier ru qui passe pour que je m'y baigne. Ça ne m'a fait ni chaud ni froid, à peine le temps de faire quelques pas et j'ai déjà le poil sec ! Mieux vaut renoncer aux joies terrestres dans ces conditions, mes appartements m'attendent, c'est mon heure contemplative. Dans ce paysage baigné de lumière, la patronne chemine lentement. Il faut, pour aller loin, ménager sa monture et je me fais léger... Profitant de mon inattention, le torrent a décampé. Les pâtures en friche sont mises en couleur, les fleurs y embaument et pourtant mes amies les vaches se font rares à croire qu'elles ont quitté le pays. Passer sans transition de la neige à la canicule, c'est perturbant, surtout pour les pansus. Je profite de ma position élevée, pour jeter un oeil curieux et perplexe dans les rares étables sur notre passage. Consterné, j'y découvre mes laitières, vautrée au frais ! Elles me fixent hébétées, plus inquiétant encore, je ne distingue même pas leur pis. Si elles se refusent à travailler, le mufle au ras des pâquerettes, s'en est fini des gâteaux, de la vraie crème et de tout ce pourquoi je marchais....J'en ai plein le dos ! Je me débats furieusement pour sortir de ma studette, la vieille qui ne comprend pas mon impatience, m'apporte quand même son aide. À peine sur le plancher des vaches, qui ont pris la clé des champs, je perds le peu de sang froid qui me restait. Laissant mes vieux abasourdis, je sprinte ventre à terre après mon ombre, avec le soleil pour témoin. Aux abois, poursuivi à cor et à cri par mes vieux, je cours à ma perte....Je ne sais si c'est la voix lointaine de mon pote tentant de me faire entendre raison ou mon épuisement, qui m'a fait déclarer forfait, toujours est-il qu'on a eu chaud ! Essoufflée, la vieille nous rejoint et me passent en replay, des "J'ai cru que je t'avais perdu !" et des "j'ai cru que tu allais mourir !" tout en sanglotant. Elle en a fait toute une histoire... Une étreinte suffocante mais ô combien chaleureuse nous a tous trois réunis et j'ai repris contact avec la réalité. Triste réalité tout de même, puisqu'elle me vaut de me retrouver la bride au cou.

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Tant qu'à faire, je marche à mon rythme, pépère et l'impose à mes deux compagnons. De temps à autre, je m'arrête pour gratter mes soucis qui me démangent et me rebattent les oreilles, juste là derrière la tête. Pour couronner le tout, je me retrouve à chacune de mes pauses, avec deux bouilles inquiètes au-dessus de la mienne. Elles m'interrogent du regard et je leur rends, sans réponse. J'ai eu un moment d'égarement qui va me poursuivre toute ma vie, toute ma vie, c'est vite dit ! Dans les yeux de mes vieux je ne vois qu'un mort en sursis. La vieille me met à l'ombre et m'oblige à boire une jatte entière de flotte, une de plus ! Ma serviette magique est imbibée d'eau du torrent puis posée sur mon dos pour me rafraîchir. Ils ont fait de moi, une outre gonflée d'eau et la seule chose que je me demande, c'est s'il me reste encore de la place pour un repas solide !! Finalement un banc, sous la protection divine, nous dispense une auréole d'ombre bienfaisante, le temps d'un piquenique sommaire. Le torrent est revenu se jeter à nos pieds et mon pote refait ses provisions d'eau...Quand à moi, je suis aux abonnés absents. Je me demande pourquoi les deux pattes me disent souvent qu'ils échangeraient volontiers ma vie de chien contre la leur. Je n'ai probablement pas l'art et la manière pour leur expliquer qu'il ne faut pas regarder ma vie par le petit bout de la lorgnette ! A peine sevré, on m'a parachuté chez les deux pattes sans mode d'emploi. Mes compères sont arrivés les premiers et m'ont mis la main dessus. J'ai joué le jeu grâce à ma grande faculté d'adaptation et ils se sont entichés de moi...tel est pris qui croyez prendre ! Puis on m'a retiré tout ou presque ce qui fait l'attrait d'une vie, la bouffe et le sexe... Je suis sûr que j'aurai eu un succès fou en vous racontant ma vie sexuelle, malheureusement, mes absentes m'ont mis en panne d'inspiration et vous vous seriez ennuyé !

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Le soleil n'est pas resté longtemps à son zénith, on a plié bagages alors qu'il continuait sa descente imperturbable sur l'arc du ciel. Sans cesse sur notre dos, il veut nous mettre à genou. Finalement, une heure plus tard, le roi soleil s'est vu refuser l'entrée d'une forêt de feuillus qui nous a ouvert un oasis de fraîcheur. Le sol est recouvert de petasites, sous lesquelles murmure un ruisseau qui peine à faire son chemin. Juste à côté un banc encore visible mais cerné par la végétation, nous invite à la rêverie...Je songe à emporter une de ces larges feuilles et m'en servir de couvre-chef ! Petit à petit mon mal de tête s'évapore et je me sens léger, merveilleux moment que je peux apprécier à sa juste valeur parce que j'ai enduré la fournaise. Hélas, toutes les bonnes choses ont une fin et nous avons encore de la route à faire. Au sortir du bois, échauffée d'avoir été snobé, la chaleur nous a écrasé sans pitié. Sur la longue et sinueuse route blanche, nous avons sué sang et eau. Comme la vieille ne peut résister à un beau point de vue, elle nous en a fait le descriptif. La tête penchée à ma fenêtre, résigné, j'ai suivi son doigt qui faisait écho à son discours. Soudain, un mot, un seul a réveillé mon appétit de vivre : fromagerie ! Aussitôt, je suis descendu de mon olympe pour prendre la direction des opérations et, en un rien de temps, on était aux abords d'un hameau de gourmandises ! Je pourrais vous décrire les lieux, les odeurs etc... mais ce serait en dessous de la réalité et puis surtout je n'ai pas le temps ! Je me suis précipité pour chercher une table disponible, tout en saluant bon nombre de gourmands déjà installés depuis belle lurette. J'ai constaté que ces autrichiens avaient pris le chemin le plus court...en voiture ! Moi j'ai moins de chance, j'suis maqué avec deux vieux qui pensent qu'il n'y a pas lieu de faire simple quand on peut faire compliqué. La preuve, quand ils m'ont rejoint à notre table, ils ont commandé...des gâteaux !! J'ai pas moufté de peur d'être exclu de la dégustation, j'avais déjà du faire l'impasse sur le fromage, dont l'odeur venait taquiner ma truffe par intermittence.

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Lorsque nous avons retrouvé nous aussi notre voiture, garée "un peu beaucoup" plus loin, j'ai pris un grand plaisir à m'installer à l'arrière de ma berline. Trois petits tours sur moi-même ensuite checking habituel, je vérifie que mon coussin, mon accoudoir sont "in ordnung". Pour finir, je renifle mes glandes à phéromone, auxquelles je suis bêtement attaché, on ne sait jamais sur un malentendu ... Mes vieux toujours à la traîne rangent, sacs, bâtons, chaussures et le toutim. Ils sont particulièrement lents et bavards troublant mon repos bien mérité. J'ai râlé, grommelé et on a enfin quitté les lieux. J'entendais mes ronflements réguliers et apaisés, le signal qui ne trompe pas pour me laisser aller et m'assoupir. Au lieu de quoi, la voiture freine, mes vieux s'agitent et mon coeur palpite de peur qu'il remette le couvert... pour une balade ! La truffe collée sur ma vitre, je me retrouve nez à nez si on peut dire avec une ruminante pas aimable pour deux sous, qui nous refuse la priorité, menaçante elle m'a toisé du regard et sans me dégonfler je lui ai dit :

 "Mourir ! Pourquoi faire, j'ai pas le temps !"