« Vivre! Ca prend du temps et je n'ai pas une minute à moi. »

Ce matin j'ai encaissé une très mauvaise nouvelle, moi qui suis réduit à glaner quelques charognes pour survivre, je suis revenu à mon point de départ : 6 kilos 800...Je n'y comprends rien !! Mon pote, par exemple, est comme moi, grand et fort et ne va jamais à la pesée ! Il dit que la personne qui le mettra au régime n'est pas encore née et que se priver de plaisir est néfaste à notre santé. Il me trouve de plus en plus triste, je confirme ! A force de réflexion, la solution m'est enfin apparue. Ma vieille ne jure que par le sport et la diététique, il me parait judicieux et plus facile, qu'elle maigrisse de trois ou quatre kilos, puisque c'est elle qui me porte ! On fera d'une pierre, deux coups, je lui semblerai plus léger et j'aurai une petite marge de manoeuvre pour me remplumer ! Après ce fâcheux incident qui a finalement tourné à mon avantage, je suis retourné dans mon panier pour attendre sereinement mon avenir. Le temps que j'me roule en boule, il pointait déjà le bout de son nez ! La vieille me sollicite pour garder nos affaires sur le palier pendant qu'elle se chausse, elle a compris mon message, le projet semble lui tenir à coeur ! Le cul sur le paillasson, je surveille le casse croûte dans le sac à dos, que voulez vous, je ne travaille que lorsque je vois une carotte au bout du bâton ! Une étrange intuition me susurre que cette affaire va se retourner contre moi. J'ai manqué de flair et me suis fait avoir dans les grandes largeurs : j'ai l'impression qu'elle me fait marcher...

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La jolie maison postée en arrière-garde du village nous oriente vers un chemin de terre battue bien large et sec qui me convient à merveille. Un gros volatile bien étrange me fixe du coin de l'oeil, un petit vent frais balance sous ma truffe des odeurs capiteuses de giroflées, je me sens euphorique ! Mon pote et moi sommes en confiance car à peine avons nous fait quelques enjambées que bon nombre de panneaux nous confirme la marche à suivre. Tant de possibilités s'offrent à nous que l'on reste un moment perplexe !

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C'est finalement l'attrait d'un ruisseau fardé de mousses et de fougères odorantes qui obtient notre faveur. Il serpente et gazouille dans le sous bois puis vient se glisser tout prés d'une maisonnette à roulettes ornée d'une cheminée bancale. Cette charmante roulotte me laisse rêveur et m'emmène vers quelques voyages confortables, voilà un repli idéal pour les vieux jours d'un teckel ! Après un virage sinueux, on débarque à découvert sur un contrefort. Une grande prairie s'y repose et le chemin la traverse en son milieu. De chaque côté, en rang serré, se pressent des fruitiers. Les uns, sur le versant ensoleillé, tendent allégrement leur parure blanche, les autres sur le penchant ombragé, peinent encore à quitter l'hiver avec à leur pied les oripeaux aux couleurs passées de l'automne. Un court instant, dissimulé sous le chemin, le ruisseau opportuniste surgit tel une source. Il se déverse, à force d'esquives, dans un lit hospitalier sous l'ébauche du printemps...Il ne s'est pas trompé, j'entends tout à côté, comme un frémissement, un vibration, une nouvelle relayée par le rucher, qui se répand d'un battement d'ailes ; c'est le renouveau !  

 

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Tout à cette nouvelle exaltante, la truffe frémissante et levée vers le ciel, je capte toutes les saveurs que le vent traîne dans son sillage et j'en oublie d'être vigilant. Nous avons quitté cette mi-hauteur protégée par la douce chaleur d'un soleil encore timide. Nous prenons de l'altitude, ignorant quelques bancs accueillants, pour s'enfoncer dans les bois. Je fais un tour d'horizon, au loin, quelques nuages noirs ne présagent rien de bon. Le terrain se fait plus lourd et même boueux par endroit, les sentiers se croisent et se séparent à m'en donner le tournis. J'ai soudain l'impression de voyager dans le temps, l'automne est revenu, certains feuillus portent encore leur frondaison couleur feuille-morte, mais semblent figés, ce qui leur donne un air guindé. Le feuillage jonche le sol d'un camaïeu de marron et se désagrège lentement, bientôt poussière qui attend le vent froid de l'hiver pour visiter un ailleurs... Le monde ne tourne plus rond ! J'en tremble comme une feuille et songe avec envie, au ruisseau qui dévale avec appétit la prairie et qui doit être arrivé au village à l'heure qu'il est !! Le temps passe, au loin le bruit d'un tracteur, me fait tendre l'oreille, une grande bâtisse s'est niché au creux d'un vallon, un chemin tout en descente comme je l'aime m'y mènerait aisément. Des biquettes que l'on a laissé au champ sont en train de paître, j'observe leur travail de défrichement et reste admiratif devant leur insatiable appétit et le travail fourni...et me voilà de nouveau à ruminer sur mon besoin dévorant de me goinfrer! Je rattrape mes vieux dont le pas s'est accéléré, cette fois nous avons le même but, chercher un coin pour pique-niquer. Il me semble reconnaître en face de nous, haut perché, le mooskopfturm en partie sous la neige...

 

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Une odeur nous prend à la gorge et crée une certaine excitation dans les rangs, mes vieux calfeutre nez et bouche avec un vêtement, moi je hume à pleins poumons, histoire d'analyser la situation ! Le sol est encore imbibé du purin que l'épandeur à lisier a déversé sur tout le pourtour de notre paradis ! Manger n'est plus à l'ordre du jour !! Je me console, sachant que ces nauséabondes vitamines vont nourrir mes cerisiers qui jalonnent ce parcours. On a repris la route cette fois de façon plus hasardeuse, espérant trouver un peu de confort et d'air frais, nous avons obtenu les deux, au delà de nos espérances...En continuant de monter, le chemin s'est élargi jusqu'à devenir une route où sont entreposés, sur plusieurs mètres des poteaux de bois à la découpe régulière. Cette réserve, alignée avec méthode, m'a fait penser à des hivers rigoureux au point que j'en ai perdu le nord ! Je voudrais bien toucher un mot au vendeur des quatre saisons : serait-il possible de monter dans le carrousel de la vie uniquement à l'aube du printemps et à l'automne... de ma vie ? Quel merveilleux raccourci pour un éternel recommencement ! L'odeur du bois fraîchement scié m'a taquiné les sens, un vent glacial s'est enroulé sous mon ventre peut-être pour se réchauffer. Puis, contre toute attente, le bout du voyage : un banc impressionnant et un point d'eau de source nous invitent à casser la croûte. Mes vieux s'arrêtent enfin. Le déballage du sac se fait en toute hâte, ils s'emmitouflent de quelques vêtements d'hiver et me font perdre la boule quand je les vois remballer le reste et se remettre en route... Mauvaise troupe !!

 

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Un peu que je l'ai mauvaise !! Des petits filets d'eau glacé ruissellent sous mes pattes, le sol devient plus frais et même glissant par moment, mais bon sang, quand est ce qu'on mange ? Mes désirs sont des ordres, à peine formulés et déjà sous mes yeux ébahis, j'entrevois dans la dernière montée , un toit, puis au fur et à mesure de ma progression, se dessine un refuge pour nous tout seul ! Il faut bien dire qu'à part nous, personne ne serait assez fou pour se hisser vers l'hiver alors que le printemps se propage et prend ses aises en bas dans la vallée ! Mes compagnons préfèrent se geler sur le banc, adossé à ma cabane au "Canada" pour profiter de la vue en mangeant. Dans mon dos, stoïque, un irréductible bonhomme de neige, surveille mes arrières. L'esprit libre, je peux me concentrer sur la répartition équitable de nos rations de survie ! J'ai observé ma maigre pitance, sachant qu'une fois de plus on se foutait de moi, je suis monté d'un cran, pour faire valoir mes droits. La bataille fut âpre, on ne me laisse pas d'autre choix que d'être un pique-assiette. Dans un premier temps mon pote m'a ignoré, puis la vieille s'est éloignée faire quelques photos et s'aérer les idées en faisant une pause pipi... et là, tout a changé !! J'ai aidé mon copain à finir ses biscuits et pris ma petite cuillère de café revigorante. Au retour de la vieille, le teckel discipliné et obéissant que je suis a fini sans broncher sa galtouse...

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Cernés par le froid, qui sournoisement nous grignote les extrémités, ils ont remballé les affaires, sous mon oeil vigilant d'inspecteur des travaux finis. Je n'ai pas besoin, comme certain, de panneaux indicateurs. En faisant un dernier tour d'horizon, j'ai repéré deux chemins possibles pour rentrer. Tous deux sont en pente, ni mauvaise ni savonneuse, juste comme je les aime : descendante !! Cette balade m'a beaucoup désorienté, j'avais l'impression d'avancer et reculer dans le temps au point de le perdre. On raconte qu'il n'y a plus de saisons, c'est faux, elles sont toutes là au même moment, il suffit de monter et descendre du manège du temps pour se servir. Maintenant que j'ai compris comment tourne le monde, je peux rentrer chez moi me reposer, demain nous avons une belle journée devant nous, c'est jour de pesée pour la vieille. Et c'est encore moi qui ai le mot de ...la faim !!!

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"C'est déjà grand savoir que s'orienter dans le dédale de ses ignorances"