« La véritable indépendance consiste à dépendre de qui l’on veut »

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Nom de Zeus ! Où c'est t'y qu'ils sont passés ? J'suis pourtant certain qu'on s'était fixé rendez-vous ici pour cette balade. J'ai le leadership dans le sang comme tout un chacun ! J'aime à booster mes troupes en me mettant en retrait, histoire de les valoriser. Mais j'assure toujours mes arrières, pas question de perdre mon poste. Pour ce faire, j'use d'une stratégie infaillible : lorsque la balade se termine sans soucis, je repasse au premier rang pour récolter caresses et compliments qui me sont dus. Mais si ça chauffe, je reste à couvert, en observateur, pour voir comment ma dream team passe l'épreuve. C'est ça le travail d'équipe... Mais là, je suis bien en peine, je vais quand même pas aller au charbon tout seul !  Parons d'abord au plus pressé. Il y a une tâche importante que je dois accomplir avant que mon lift ne redescende dans la vallée. J'y dépose quelques repères olfactifs pour le retrouver plus facilement. C'est notre porte de sortie, fort utile, lorsqu'on doit céder du terrain. Pour être franc, la raison principale de ce stratagème, c'est que j'ai la vessie pleine. Dans ces cas là, je perds tout mes moyens, ça m'obscurcit l'esprit et je n'y vois goutte. Dans la vie, il y a des priorités, chaque chose en son temps...

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Je tourne le dos une seconde et c'est la débandade, mes deux scouts ne sont plus là pour m'éclairer de leurs lumières. C'est fâcheux ! Maintenant que je suis livré à moi-même, ce que j'aime par dessus tout, je n'ai pas le temps d'en profiter. Le travail m'attend...J'ai bien souvent et ô combien refusé toutes ses invitations. L'éternel optimiste que je suis, ne désespère pas de trouver plus qualifié que moi pour répondre à ses avances. Pour l'instant, c'est mal parti : vous me faites défaut et mes deux retraités manquent à l'appel. Je grimpe en haut des collinettes environnantes, les unes après les autres, sans apercevoir âme qui vive. Quelques nuages blancs s'ennuient dans un ciel qui ne paye pas de mine et se sont pris à ce qu'ils croient être un jeu. A chaque fois que j'entreprend une montée, les blancs moutons viennent affleurer la butte, puis se cache à nouveau dés mon approche, sans me laisser le temps de les recruter pour un brin de compagnie !

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Je suis épuisé ! On se fait toujours avoir par le boulot dès qu'on veut l'éviter. Il faut faire preuve d'ingéniosité, de persévérance, d'assuidité pour s'en débarrasser et ce faisant, on s'aperçoit qu'on travaille dix fois plus que si on lui avait cédé de suite... Je ne vous cache pas que vous me manquez, je me faisais une joie d'avoir votre compagnie pendant cette promenade. C'est vrai que je comptais aussi sur votre appui pour vous envoyer en éclaireur, tâter le terrain. Ce matin, tombé du lit mais rassasié par quelques viennoiseries, mon pote m'avait gratifié de quelques confidences, alors que j'etais encore somnolent. J'avoue qu'à ce moment là, je n'ai pas bien assimilé son propos, ayant déjà du mal à digérer l'absence de petit déjeuner !! De plus, il tenait à me confier ses états d'âme, relatifs à un bourdon volumineux, dont tout à fait entre nous, je m'en bats les absentes ! C'est un fait, ce matin je me suis levé de la patte gauche et je comptais beaucoup sur vous pour dérider cette journée. Puisque je dois me résoudre à faire cette balade seul, autant que ce soit en bonne compagnie, la mienne !

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La tête ailleurs, j'ai batifolé un moment au gré du vol d'un papillon. Le temps passant, j'ai pris réellement conscience de ma solitude et de ce qu'elle pourrait avoir de définitive... En faisant brièvement le compte de ce qu'il me restait de mes racines, j'ai eu un choc ! Je suis le dernier d'une belle lignée. Mon cousin Jules de Bretagne, le meilleur d'entre nous, nous a quitté il y a peu, pour prendre sa retraite au paradis des chiens. Le seul avantage à mourir, c'est l'assurance d'obtenir une absolution rétroactive. Elle fait de vous un "regretté" et dans la foulée, un saint ! Mon ambition est d'obtenir ce label tout en restant en vie, je suis en passe de réussir...Dans son nouvel Eden, il ne perd rien au change, avec toutefois une différence de taille, c'est qu'il va pouvoir se gaver librement et sans retenue. C'est une belle action qu'il a fait là, en cédant sa bonne planque à un nécessiteux de tout poil, Dieu sait qu'ils sont légions ! Je ne suis pas encore disposé à cet ultime sacrifice, malgré les alléchantes propositions d'un paradis dont personne n'est encore revenu pour m'en prouver l'existence. Je ne lâche jamais la proie pour l'ombre. Avec mes vieux, je navigue suffisamment dans l'hypothétique pour ne pas me hasarder dans le spéculatif. Il parait qu'une teckel SDF, nommée Girolle, serait tentée par le poste qu'il a laissé vacant. J'ai déjà hâte de faire sa connaissance. Jules avait belle allure, la taille fine et le port altier mais c'est bien beau tout ça, qui c'est t'y qui soutient l'ossature !! Ceussent qui veulent garder la ligne pour faire le beau feraient mieux d'y réfléchir à deux fois : il faut manger pour vivre ET vivre pour manger. C'est ma doctrine, j'en martèle inlassablement le message. Même si ma vieille, obsédée de diététique, y est encore réfractaire, je ne désespère pas de la remettre dans le droit chemin quand je remettrai la patte dessus !

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En parlant de mes deux éclaireurs, mon coeur s'assombrit, se pourrait-il que je sois orphelin sans le savoir! Que va t-il advenir de moi ? Suis-je couché sur leur testament ? Qui va hériter de mes paniers, mes joujoux, ma gamelle et surtout qui va la remplir...J'angoisse à l'idée de me retrouver à l'ancienne place de Girolle et pris de panique, je fonce tête baissée, comme un dératé. J'ai retrouvé mes chers disparus, indemnes, à dire vrai, je les ai tout simplement rattrapé !  Si je perdais mes deux faire-valoir, je ne serais plus qu'un cabot anonyme. Il faudrait, en plus, que je bosse à plein temps et que je sois mon propre chef : tous les deux on ne peut pas s'entendre ! De nous deux qui va commander ? qui va obéir ? Je préfère ne faire qu'un... Rien ne vaut le lien qui nous unis tous les trois. Notre triumvirat a réglé le problème récurrent de l'autorité une fois pour toutes. Ma vieille me dit souvent quand je ne cède pas à ses caprices : "non mais Charly, qui c'est le chef ici ?". Ce n'est pas faute de l'avoir longuement instruite à ce sujet, depuis le temps, elle connaît la réponse. Elle persiste malgré tout à approfondir la question, espérant naïvement changer la face des choses. Avec mon pote, c'est différent, il ne s'interroge jamais à ce propos, il est aux commandes et pis c'est tout ! Comme il est mon meilleur ami, je ne veux pas le décevoir...En ce qui me concerne je campe sur mes positions, tout en relâchant du lest dans les moments critiques comme aujourd'hui, je leur laisse leur quart d'heure de célébrité et je reviens quand tout danger est écarté. On a jamais vu un chef aller au casse-pipe, il reste en arrière pour encourager et couvrir ses troupes...

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Depuis que je patrouille au Tirol, nous avons fait et refait certaines balades, avec "variante" comme disent les gens du cru. La vieille prononce ce mot avec délectation et le glisse mine de rien dans son baratin, histoire de nous faire passer, au mieux, la prochaine randonnée comme une surprise...au pire, une mauvaise ! Je n'ai qu'une chose à souhaiter : pourvu que rien ne cloche. Nous avons enfin fait une halte à Mösern, j'ai eu droit à l'inévitable attente, seul au bout de ma laisse, le temps qu'il visite l'église et son cimetière. J'y suis personna non grata et je me demande bien pourquoi. Je sais me tenir, j'vais pas creuser de trou, y'en a bien assez comme ça ! C'est plein de taiseux ici, je ne suis pas bien sûr qu'ils apprécient le dérangement. On n'est jamais trop prudent, il ne faut pas réveiller un mort qui dort. Il suffit que je donne un bon conseil pour qu'on ne le suive pas, une cloche sonne le glas. Je me demande pour qui, il n'y a que nous ! La vieille s'empresse de suivre cet appel et nous abandonne au premier banc venu. Le monologue dont m'a gratifié mon pote au saut du lit, prend enfin tout son sens ! De mon poste d'observation, j'aperçois un gros bourdon sous lequel  se tient ma sherpa, admirant la vue panoramique. La vieille va se prendre une volée qui va la sonner pour de bon ! Désabusé, je m'installe sans attendre, dans mes appartements, bien décidé à voyager aux frais de la princesse, si elle est encore de ce monde ...

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Je me demande ce qui les fait sortir du droit chemin, on pourrait croire qu'avec l'âge, mes vieux deviendraient sages mais que nenni ! Oui je sais, je manque quelquefois d'impartialité. Il y a tout de même des limites à ne pas franchir : celle du supportable... On navigue toujours un peu dans le flou dans ce domaine, c'est pourquoi je me suis imposé comme référence. Maintenant, je suis juge et partie. J'aime à me promener dans la vie avec nonchalance. Je n'ai besoin que de certitudes pour pouvoir goûter aux saveurs du temps présent, dés qu'une contrariété s'impose à moi et me chagrine, je la noie dans l'oubli. Mais là, impossible d'effacer la vision cauchemardesque entrevu dans le feuillage dense de la forêt que l'on traverse. Une silhouette blanche glisse sur la mousse tendre. Tout en approchant du möserer see, je la devine fuyante à mes regards, mais toujours sur mes traces. Je trouve que ce cadre idyllique a perdu de son charme depuis ma dernière visite, la forêt n'est plus enchantée mais hantée !!

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Comble de malchance, c'est l'endroit que mes compagnons ont choisi pour notre pique-nique. On s'est enfoncé dans la forêt et mon fantôme s'est évaporé dans la nature. Soulagé, je suis parti à la recherche d'un endroit reposant pour me remettre de mes émotions. L'heure tourne et le stress m'a affamé, il est grand temps de reprendre des forces. C'est finalement mon pote qui a fait le choix judicieux de prendre de la hauteur. Il nous a déniché un banc isolé, un peu difficile d'accés pour moi car cerné par des racines noueuses et enchevêtrées. Tout compte fait, ça fera une excellente protection à notre havre de paix, un fois que je l'aurai atteint! Un coup d'oeil bref mais perçant aux environs me rassure, rien ni personne pour troubler cet instant. Je plonge la gueule dans ma gamelle et savoure ce bon moment. Maintenant que je suis rassasié, je voudrais vous dire combien ça me désole que vous m'ayez abandonné, j'aurais pu faire une sieste royale sous votre protection. Au lieu de ça, vous m'avez lâché et la vieille est partie en reportage photo. Je suis seul à monter la garde face à d'obscures menaces. Pour couronner le tout, mon pote m'a doublé et fait la sieste à ma place !! Mon acolyte donne à sa perfidie, un air de générosité, en mettant à ma disposition, un confortable "oreiller" sur lequel je pose ma tête pour travailler dans les meilleures conditions. Je m'assure qu'aucun individu louche ne nous prenne à revers, nous privant ainsi d'un possible repli. Mais, des bruits furtifs, insidieux, m'obligent à me retourner. Je fais face au lac, tout en restant en appui sur les jambes de mon pote toujours endormi.  j'espérais me retrouver face à ma vieille, mais ce sont les revenants qui ont profité de ce que j'avais le dos tourné pour manoeuvrer sournoisement. Du haut de mon perchoir, je leur tiens tête. Soumis à mon autorité naturelle, ils baissent la leur! La crainte les a statufié.

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Quand mes vieux ont refait surface, je me suis installé sous le banc pour prendre un peu de repos. Nous avons repris notre route sous le regard médusé des tuniques blanches. J'ai maintenant la quasi certitude que ce sont des esprits qui, dérangés, se sont échappés du cimetière. Ce moment d'égarement leur pèse. Ils déambulent en grand désarroi, espérant retrouver la paix de l'âme. Comme ce lieu s'y prête, nos chemins se sont tout simplement croisés ici, par hasard. Conscient que nous n'étions plus en danger, j'ai pu me laisser porter par la douceur des lieux. Non loin de là, une famille de coin-coin se repose sur un îlot de verdure aquatique. J'observe avec curiosité la mère, qui encourage son grand dadais à prendre un bain. Bien que l'eau soit chaude et propice aux ablutions, le volatile un brin délicat ne veut point de cette immersion en milieu hostile : des poissons de bonne taille rôdent en cercles concentriques autour des pattes palmées de sa mère.. . C'est alors, que la mienne de mère, m'incite à m'aventurer dans l'eau. J'y trempe mes quatre pattes, sans conviction, histoire qu'elle me lâche. J'entrevois du coin de l'oeil deux écrevisses en goguette et ma fin prochaine, lorsque la bouche d'un prédateur à nageoires affleure la surface, cherchant à se mettre sous la dent (si ! si ! il avait des dents !) autre chose que du canard...

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Nous avons poursuivi cette promenade sur la terre ferme en bordure des bois et du joli lac. Une île de verdure s'y baigne en son milieu. Tout autour les plantes viennent y tremper leurs pieds et se chauffer au soleil du printemps qui n'a pas encore réussi à faire rougir les rhododendrons. Les bruyères croisent les canneberges, hélas pour moi, je suis arrivé trop tôt pour la dégustation. Mon attention est détournée par quelques fleurs de couleurs vives qui font le régal de jolis papillons à pois rouges. Notre chemin fait une petite boucle à travers les bois et soudain, adossée à un arbre, l'apparition surnaturelle d'un défunt nous interpelle... Mon pote s'arrête curieux d'en savoir un peu plus. Je me place bien en retrait pour ne pas troubler cette rencontre tout en essayant de ne rien perdre de son histoire. La voici : Pensant bien faire, le pauvre diable a légué tout ses biens à ceux qui sont encore sur terre, semant ainsi la discorde dans le monde des vivants. Depuis il traîne l'âme en peine et comble d'infortune, le voilà déshérité du paradis. Fort de cet échange au combien instructif, j'ai décidé de ne rien donner à mes vieux, ils seraient foutus de se battre pour mes paniers, mes joujoux ou même mes cendres (Ben oui ! je veux être incinéré.  Dans un trou, j'ai peur qu'on vienne ronger mes os ! Y'en a certains qui sont prêts à tout !) Quand je quitterai cette terre, je léguerai tout à la SPA, c'est ma dernière volonté, je fais ce que je veux et pis c'est tout !! J'ai repris ma route, rempli de convictions.

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Un éclat lumineux vient troubler ma vue et me taquine au fur et à mesure de ma progression. En face, de l'autre côté du lac, le soleil se prélasse sur un ponton et darde ses rayons qui glissent comme de fines lames d'argent sur la surface de l'eau. Au milieu des joncs et des molinies, il met joliment en scène, deux grands cercles de feuilles flottantes, d'un vert profond, alanguies sur la face à peine ridée des eaux. Les petits îlots miroitants cache peut-être une nymphe, je quitte le contre-jour pour en avoir le coeur net. C'est alors que m'apparait d'une blancheur éclatante la reine des lacs, beauté fascinante, nommée Nénuphar. Ces petits bijoux flottants sont protégés par le ballet incessant de la libellule bleue aux yeux grenat, le spectacle est paradisiaque. Les blanches silhouettes trouveront l'apaisement dans ce lieu si romantique, on ne pouvait trouver gardiens de la paix plus appropriés !!

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Le retour s'est fait tout en douceur, j'étais comme sur un petit nuage. En quittant mon bel endroit avec regret, je me suis senti libéré d'un étrange sortilège. La forêt s'est réveillée à nouveau et l'écureuil qui a glissé du haut de son arbre pour me dire au revoir m'a guéri de mon désenchantement. Un couple de colombes, cadeau de mes étranges compagnons de voyage, prend déjà son envol. Je jette un dernier regard sur le cimetière du village et son bourdon, qui n'est plus pour moi qu'un mot, un son, un déplaisir que j'ai oublié! A notre retour à Seefeld, pas même la pluie n'a eu raison de ma joie de vivre et c'est avec plaisir que je partage avec vous le dernier cadeau de dame nature pour clore cette étrange journée. Vous avez manqué ce rendez-vous, c'est un heureux hasard ! Il vous a épargné quelques frayeurs que seul un teckel à poils durs, de loin le plus courageux, a pu affronter. Donnez moi de vos nouvelles et tachons de prendre date pour une autre aventure...

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Peut-être qu’à force de retenir le pire, on finit par oublier le meilleur”