"Le passé, le présent et le futur ne sont que des passe-temps"
Je n'ai qu'une chose à dire, le temps ne fait rien à l'affaire, à part quelques outrages, la vieille est là pour en témoigner. Il nous mène à la baguette et nous ferait croire qu'il n'y a que lui qui compte. Un bail que le temps erre de janvier à décembre année après année, sans que rien ne change. Il a même réussi à mettre nos saisons sens dessus dessous et c'est tout juste s'il ne nous en tient pas pour responsable ! C'est décidé, je prends sa place, à mon tour de faire la pluie et le beau temps. Depuis que je bats la cadence, ça file droit, à mon rythme, je l'accélère ou l'arrête quand je veux et sans contrepartie...ou presque !




Par contre, je ne suis pas encore au point question méteo, ce matin encore, je dois me contenter de subir la froidure et la pluie en plus. Transie, dépositaire d'histoires à dormir debout qui dégoulinent le long de mon ventre et noircissent mes pattes, je me fige sur place. Le vent glacial fait trembler mon décor et moi avec. Tout est flou, seul le sapin étoilé éclaire mon ombre. Le voile de la nuit persiste à me laisser dans le noir. Je ne finirais pas cette virée "matinale" à la sauvette, ce n'est pourtant pas l'envie qui m'en manque. Mais je ne suis pas dupe et je sens bien qu'il y a un loup quelque part. Ma truffe au ras du sol, affûtée, reprend du poil de la bête, se fiant aux pâles lueurs du jour qui sur mon passage, lentement, réveille la ville. Tout s'éclaire enfin quand en temps et en heure, je me pointe où il fallait que je sois...devant chez "Sébastien" ! Ça vaut bien une couronne, voire plus ! Je me suis quand même dépensée sans compter...




Un bref décrassage suffit à me rendre présentable et montrer patte blanche sur le palier. Un tour de clé et la porte se referme, la chaleur de mon doux foyer m'enveloppe avec douceur. La galette encore chaude se repose en cuisine pendant que mon précieux et moi, nous installons devant le bureau. Vous conviendrez avec moi que toutes les précautions sont prises pour qu'aucun morfale n'en fasse son quatre-heures, j'dis ça, j'dis rien ! Mon précieux fixe son écran les yeux dans les yeux et l'hypnotise, son travail sérieux commence. Sa main malaxe et caresse ma tête méthodiquement, nettoyant toutes arrière-pensées et ruminations. Le vide s'y fait enfin pour y reposer mon ptit coeur à l'abri et m'endormir. Patatras, mon coeur bat la chamade, que se passe t-il ? Je lève ma truffe vers mon précieux, exhale un gros soupir pour lui demander sa main, un tantinet fugueuse. Mais le doute s'est installé dans ma ptite tête et mon coeur tendre frissonne. Je me demande où va cette main, mine de rien, quand j'ai les yeux fermés. L'infidèle caresse avec enthousiasme une ptite souris et tapote en toute amitié un clavier qui fait des ptits cliquetis ensorcelants me semble t-il. Mon sang n'a fait qu'un tour et j'ai mis les pieds dans le plat, en empiètant sur le territoire du précieux et ses étranges amis. Pas de ça chez nous que j'ai dit et et mon précieux de surenchérir en me débarquant illico sur le plancher des vaches.




Dans mon panier anti-stress, je ressasse cet épisode fâcheux et m'interroge sur le pourquoi du comment. Charly vient glisser son grain de sel sur ma blessure d'amour propre et met un terme à mon bavardage mental. "Tu fais pipi sous toi quand il te sollicite, tu pleures quand il s'en va, faudrait savoir ! Ton précieux s'y perd en cherchant à te plaire... Il se pourrait bien que tu perdes ton statut de reine de la maison si tu continues comme ça. Et toc ! Merci bien, me vlà bien mal rhabillé pour l'hiver qui n'est pas la meilleure période de l'année pour entamer une troisième vie... de vagabondage. Quelle poisse ! Je pensais avoir enfin trouvé "le" bon coin, tant qu'on y est y z'ont qu'à me mettre en vente. J'me suis lancée à corps perdu dans l'aventure pour remplir ma mission d'attrape-coeur, faudrait tout de même pas oublier que c'est un travail de longue haleine...et l'on me demande déjà des comptes. "T'inquiètes donc pas, nos vieux ne vont pas te virer, ni te vendre, mais peut-être t'offrir de la compagnie pour que tu baisses ta garde." Ha non, ça ne va pas recommencer ! Je le vois gros comme une maison qu'ils vont me coltiner un chti bout de gras à materner, j'ai déjà donné ! J'connais la musique, plus c'est petit, mignon et tutti quanti, plus les deux pattes deviennent fada... et moi, la vieille nounou, je cesserais d'exister. À cette idée, j'en ai perdu l'appétit une heure ou deux... heureusement après mon délicieux repas.




Le lendemain, mes vieux ont décidé de s'aérer les méninges, j'en ai fait autant, pour oublier les menaces qui pèsent sur moi. C'est en passant devant une ferme que l'idée m'est venue de choisir moi-même mon meilleur ennemi, pour distraire mon précieux afin qu'il baisse sa garde et que je puisse l'apprivoiser pour de bon. Il y avait bien ce lapin qui aurait pris peu de place, mais renifler interminablement son odeur, aurait fini par me mettre une idée fixe derrière la tête, ce qui aurait grandement nuit à mon projet. Et que faire d'un mouton éternel et fatigant suiveur, à part lui manger la laine sur le dos, je vous le dis tout net : je ne mange pas de ce pain là ! Mon précieux m'encourageait en me montrant du doigt quelques opportunités qui m'ont laissé perplexe. J'ai déjà ce qu'il me faut nom d'un chien ! Je ne comprends pas cette insistance à me fourguer tout et n'importe quoi, d'autant que mon quota de deux pattes est atteint. Pas question que cette poulette si jolie soit-elle vienne s'immiscer dans notre trio. Enfin une pause bienvenue, tout ça m'a donné faim et la litanie de mon ventre avec qui j'ai une relation de bon goût, m'a fait bailler outre mesure, fatalement je me suis endormie.




Puis la vieille nous a sorti de notre torpeur en brassant de l'air histoire de lever des troupes. A l'impossible nul n'est tenu, personne à l'horizon ! Elle a finalement dû se contenter de deux coeurs vaillants pour lui emboiter le pas. Entre temps, j'avais envisagé quelques variantes et fantaisies pour reconquérir mon précieux et lui donner entière satisfaction. Au lieu de pleurer quand il s'en va, je pourrais peut-être, dès son départ, aboyer tristement et joyeusement pour son retour... Mes "petits" oublis urinaires me posent encore problème tout autant qu'à mon précieux. L'un de nous deux a forcèment la solution sans le savoir, il serait judicieux d'y réfléchir ensemble...à un moment approprié en y mettant les formes. Mais, s'il m'appelle pour qu'on y remédie, sans me prévenir, j'ai bien peur qu'on soit à nouveau confronté à une issue loin d'être positive. Dire qu'il suffit d'une goutte de trop pour faire déborder le vase. Une raison obscure, une incompréhension de part et d'autre suffit à ce que tout tombe à l'eau si je puis dire ! À cette seule pensée, le chagrin m'étreint alors douloureusement, je ne peux le contenir et il se répand sous moi...








Tout en méditant sur notre condition animale j'ai conscience d'avoir des devoirs plus encore que des droits pour être la propriétaire de mon précieux, je ne faillirais pas à l'éthique, je l'ai adopté et lui dois une seconde chance. Il a une place centrale dans ma vie, bien sûr nous avons gardé la vieille qui est somme toute une compagnie pas trop désagréable pour nous deux. Elle a un ptit côté "planche de salut" surtout quand nos estomacs sont au bout de leur vie et qu'elle se met aux fourneaux pour nous ranimer. Bon sang ! Vous avez vu ? Les amis, je viens de découvrir le compagnon de jeu idéal, c'est du tonnerre de dieu ! J'suis tellement contente que j'en ai fait pipi sur la pelouse moelleuse, on ne se refait pas ! J'ai eu beau courir comme une dératée, appeler mes vieux pour qu'ils fassent sa connaissance, rien à faire, ils étaient déjà trop loin. Pendant notre trajet du retour, j'ai repris le fil de mes pensées brusquement interrompues pour y mettre un terme. Il y a une chose qu'il faut tenir pour certaine : j'suis une pisseuse ! Si c'est un problème, il y a une solution... Il n'y a pas de solution, il n'y a pas de problème... Je suis sûre que mon analyse de la situation satisfera mon précieux, comme moi, il aime bien qu'on aille à l'essentiel ...et pis c'est tout !

« Je déteste les discussions, elles vous font parfois changer d'avis. »