"Il y a pire que moi, il y a mieux que moi, mais il n'y en a pas deux comme moi"

Ces temps-ci je suis sollicité quasi en permanence par la même personne, mon pote, pour mes sorties pipi matin et après midi ! Je suis pour l’alternance mais pas pour le changement surtout dans la continuité. Je veux et j'exige que mes journées se ponctuent de repères stables et indispensables. Cela me permet de savoir où j’en suis, mon avancée dans l’âge m’y oblige avec insistance...J’aime que les choses se fassent comme je les ai organisées dans ma petite tête, à cette seule condition, je rentre dans le rang. La discipline, il n'y a que ça de vrai, surtout quand c'est moi qui l'impose et la fait subir. Et dans ce domaine, je le dis en toute modestie, je suis le meilleur ! Chaque après midi, je devance l’horaire de ma seconde sortie hygiénique, espérant brûler la politesse à mon pote, en harcelant ma vieille qui refuse de se plier à mes exigences légitimes. Son indiscipline, agrémentée d'un manque de ponctualité m'est un fardeau et je doute qu'elle se débarrasse un jour de ces défauts puisque elle en fait une marque de fabrique ! Aussi quand mon pote se prépare et m’appelle, je n'ai pas d'autre recours que celui de me cacher sous le bureau de ma chef, lui donnant ainsi tout pouvoir pour me sortir de ce guêpier. Je me blotti confiant, tout contre son sac de sport noir, dans l'espoir de passer inaperçu. Le seul défaut de ma cuirasse, c’est que je crois toujours en l’homme. C’est avec une caresse hypocrite qu’elle me livre à mon marathon man, alors que j'aspire à flâner et relever tous mes sms en attente. J’ai fini par comprendre qu’elle me demandait de faire mon devoir ; sortir mon pote qui a besoin d'entraînement... Désormais, nous luttons ensemble contre le vieillissement et je crois bien qu’on l’aura à l’usure !!

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Cette préparation physique a du bon, je ne grossis pas, disons plutôt, je ne grossis plus ! Cette routine cardio me permet de me nourrir comme je l’entends et je plafonne à 6kg600 pour la plus grande joie de mon partenaire. Il s’écrie à chaque pesée du lundi matin : "tu vois, il n’a pas repris !" Ce à quoi, notre tortionnaire rétorque : "Ça oui, les 300 grammes en trop tapent l'incruste depuis des lustres !!". Elle n'est jamais contente... Le temps s’est un peu assagi et n’est plus dans cette phase lunatique qui met nos nerfs en pelote. Enfin je mets le nez dehors, pour une vraie sortie, sans laisse la truffe au sol, libre comme le vent.  Profitant d'une accalmie, on s’est engouffré dans la voiture avec tout le toutim, pour une petite balade à Durbach. A côté de moi, pour me tenir compagnie sur le siège arrière, se prélassent des gants et cache-nez, accessoires oubliés ou réflexe précautionneux, fruit d'un âge avancé... En débarquant sur la terre ferme, le froid a saisi mes coussinets, ondulant le long de ma carcasse, faisant frémir mon poil qui se met au garde à vous. Froidement, il murmure à mon oreille, des projets qui ne sont pas les miens. Je ne veux pas m'en laisser conter et poursuis ma route. Petit à petit, la chaleur revient faire corps avec moi, pendant que je sprinte à droite et à gauche. Je constate avec soulagement que la neige s'en est allée, laissant par ci, par là quelques plaques décoratives sur le bord de mon chemin. Les végétaux ornés de dentelles blanches finement brodées s'exhibent sous mes yeux et quelques arbres excentriques, se pavanent avec pour seul attrait un dossard blanc. Petit à petit, de gris, le ciel passe au blanc. Un rayon de soleil encore timide, mais pressé d'en finir avec l'hiver, balaye ce blanc manteau. Le bleu du ciel fait sa percée, claironnant le retour du printemps. Des aiguillons de lumière se taquinent venant du ciel et de la terre. Les neiges se croient encore immortelles, se jouant de cette douce clarté. Elles brillent de mille feux comme l'éclat d'un diamant, mais bien moins éternel, car déjà de petites gouttelettes d'eau perlent sur ma truffe trop curieuse. Ces larmes me glissent en aparté qu'il me faut faire le deuil de l'hiver, toute chose à une fin et pour celle-ci j'en suis fort aise !

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... Ces nouvelles là ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd ! Il semblerait que les jours nous soient comptés, mais là encore je me méfie: je ne sais pas qui fait le décompte et à quelle vitesse ! Le temps aussi veut jouer contre moi et m'ordonne ce à quoi je ne veux me soumettre. Je n'en démords pas, c'est au printemps que je prêterai allégeance. Mes vieux me croient bête ou dur de la feuille et sans égard pour moi, discutent en ma présence, de choses et d’autres et de moi en particulier ! Mon pote brillant organisateur de vie, persuadé statistiquement parlant, de s’en aller le premier, planifie au mieux mon existence et celle de la vieille, dans cette perspective. Bataillant entre le présent et l'avenir, il râle de ne pas avoir toutes les infos pour faire du bon boulot. Bienvenu au club ! Lui-même se refuse à m’éclairer sur sa dernière demeure, malgré ça, je lui garde toute ma confiance et préfère passer le reste de ma disparition avec lui plutôt qu’une vie incohérente avec la vieille, qui n’en fera qu’à sa tête. Personnellement, je trouve qu'on pourrait pour une fois, inverser la tendance...j'dis ça, j'dis rien ! Ce flou me fatigue l’esprit, j’ai besoin de changer d’herbage, être au plus près du ciel, engranger des plaisirs. Bref, user et abuser des fruits du paradis...mais sur terre ! C'est à dire, pour ceux qui ne connaissent pas encore : retrouver mon Tirol, fissa ! Hors de question qu’on me casse mes deux orphelines mises en cessation d’activité avant même d’avoir fait leurs preuves. J'en ai fini de ventouser mes pattes au sol verglacé, sonnez l'hallali, l'hiver se meurt ... La preuve, mes amis dodus que je suis venu saluer, sont enfin sortis des abris. Dame cochonne s'est mise au vert et prend l'air. Elle chouchoute son  cuir pour en raviver sa couleur sous le soleil naissant. Non loin de sa belle, un porc, l'oeil malicieux, le groin inquisiteur, s'évertue à remettre de l'ordre dans sa cabane qui avait fini par ressembler à une porcherie. Son aimable compagnie, m'a donné envie de rester plus longtemps, mais sachant son amour immodéré pour la truffe, j'ai dû garder mes distances, craignant pour la mienne !

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Au fur et à mesure de notre progression, quelques petits signes avant-coureurs ont réveillé mes inquiétudes. Nous avons trouvé un banc, emplacement indispensable pour que mon pote dresse la table, rituel qui satisfait à notre appétit, bien plus grand que les rations de survie proposées. Pas de chance ! Bien que le panorama qui s'offre à nous, compense le trop peu à manger, il n'en reste pas moins que nous sommes en plein vent. Je mets en mémoire ce bel endroit, pour le printemps qui me fait à nouveau faux bond. Toujours tenaillé par la faim, je subis une fois de plus la froidure, qui a profité de ma causerie avec mes grassouillets, pour occuper à nouveau le terrain. Sa reconquête est foudroyante, si j'en juge par l'état de mon ruisseau qui prend des airs de Berézina. Il nous reste le pont qu'on s'empresse de franchir. Mais la neige se refuse, elle aussi, à plier bagage et nous talonne. Il faut battre retraite sans plus tarder, je prends les devants, harcelant sans cesse mes vieux à la traîne. Mes compagnons peinent à tenir le rythme que je leur impose, il me faut changer de tactique. Je ne peux compter que sur moi pour nous débarrasser de cet enfer blanc. Soudain, l'évidence me cloue sur place, il faut faire fondre la glace! Je commence à déposer mes ptits pipis à intervalles réguliers, tout en progressant lentement. Puis, abattu par le travail titanesque qui m'attend, je marche plus rapidement tout en continuant d'uriner sans discontinuer. Il faut savoir prendre des mesures drastiques quand la situation l'exige. Mes vieux, estomaqués dans un premier temps, tombent dans la facilité : la critique !! S'ils pouvaient mettre la même ardeur que moi, à résoudre notre problème, on pourrait pique-niquer sur l'herbe... Bizarrement, depuis qu'il fait froid, aucun des deux ne donne de sa personne, alors qu'aux beaux jours, ça fait des pauses sans arrêt !! Écoeuré, je les ai battu froid et lorsque quelques mètres plus loin, nous avons constaté la fonte des neiges, je n'ai même pas fait état de ce qu'ils m'étaient redevables ....

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Je n'ai pas eu le temps de me réjouir de ma victoire sur les forces naturelles. Le vent qui jusqu'alors patrouillait en dilettante le long des vignes, s'est envolé rageusement pour revenir armé d'une cinglante giboulée, cherchant à nous grêler la peau. Aucun abri, ni même un tronc d'arbre pour nous offrir protection.  Pas une minute à perdre, mes vieux s'arc-boutent, les pieds bien ancrés dans le sol, dos tendu et offert à la violente bourrasque. J'étais tremblant mais confiant dans les bras de mon pote, qui tel un colosse tenait tête à Eole. La vieille n'a pas pris son envol et a tenu bon, comme le chiendent ! Puis, après un temps qui me parut bien long, le courroux assourdissant de la tempête, s'essoufla, laissant quelques petites billes éparses et presque insignifiantes au bord du chemin ... Tout ça pour ça !!! Encore un peu secoué, je continue de frissonner au point d'inquiéter mon pote, qui suggère de faire une pause sur le banc le plus proche. J'y ai d'abord profité de frictions revigorantes et pour finir de caresses rassurantes. Puis usant et abusant de mon regard le plus admiratif, j'ai persuadé mon sauveur de m'offir un tonique cardiaque. A défaut d'un vrai repas, impossible à cause du grand froid, on m'a servi un café chaud additionné de crème et moyennant quelques exercices d'échauffement, un trop petit spéculoos ! Pour me redonner du courage, le soleil, bien qu'en retard, m'a réchauffé les sangs. Je l'ai observé, rasant sur les branches des fruitiers dénudés, passant de l'un à l'autre en leur faisant miroiter quelques promesses printanières. Leurs branches, toutes émues de cette nouvelle, s'unissent et forment des toiles d'araignée, scintillantes sous la lumière de l'astre. Dame nature m'a fait la leçon aujourd'hui, je n'ai pas pouvoir de faire la pluie et le beau temps. Elle m'a rappelé que l'eau sera toujours un bienfait quant elle étanchera ma soif mais fasse qu'elle me préserve de la noyade. Le feu qui parfume si souvent ma cuisine d'un fumet enchanteur peut, si l'envie lui en prend, me brûler la couenne et pourtant me laisse dormir au plus près de lui avec volupté. L'air que je respire et la terre qui me nourrit pourrait d'un coup, d'un seul m'emporter comme un fétu de paille et m'ensevelir à tout jamais... J'ai repris ma petite place sur l'échiquier où je ne suis ni Dieu, ni maître. Tout compte fait, j'ai déjà bien du mal à être le chef chez moi, alors roi du monde... Je cède le job à qui le voudra, à la condition toutefois de ne pas le donner à la vieille !!

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Le soleil s'est mis à jouer à cache cache, alternant le chaud-froid. Comme un phare, il balaie, de son unique rayon mon paysage. Puis, revenant brièvement sur nous, d'une chaude caresse, il met notre patience à rude épreuve, s'esquivant à nouveau. Las, de son jeu de dupe, on a repris la route. Je n'avais pas fait cent mètres que la blanche neige, un peu givrée, tapie dans les bois, était à nouveau en train d'envahir notre chemin de retour. J'ai déserté, planqué derrière les sapins, malgré la vieille qui à mes côtés, m'incitait à reprendre la tête de notre cortège. Mon pote, au loin se retourne et m'interpelle. Il n'est déjà plus qu'une ombre sur le point de disparaître de ma ligne d'horizon, j'use alors d'une stratégie que nous avons en commun, hommes et bêtes. Depuis quelque temps, mes vieux ne cessent de me seriner que je suis sourdingue, je les laisse avec leur certitude et tout particulièrement aujourd'hui parce que ça m'arrange !! J’ai tout simplement décidé que je ne répondrais à aucun appel, je ne vois pas pourquoi je devrais être au garde à vous à chaque fois qu’on me réclame. Même quand ils me crient « à table » je ne bouge pas d’un iota, je ne suis pas bête à manger du foin. Pas besoin d’oreille mais de nez pour savoir à quelle heure on mange et là, c'est plutôt moi qui prévient tout le monde. Quand c'est pas l'un, c'est l'autre ou pire encore, les deux ...La vieille aussi me court sur le haricot, ces temps ci elle me palpe bien trop souvent sous toutes les coutures. Finalement, elle m'a trouvé une coquetterie dans l’oeil. Que je sache, ce n'est pas un défaut d'être beau ! Mon pote fait de la surenchère et se demande si je ne souffre pas de la cataracte ?! Quand ils ne me cherchent pas la petite bête, ils me mettent à l'épreuve, histoire de s'occuper...Plus question de me déplacer à la moindre sollicitation, surtout pour participer à des tests sans grand intérêt. J'vous explique, puisque j'ai le temps... Mon pote fait rouler une petite croquette au sol que je me refuse à trouver. Me tester à l’heure des repas ou pire, au moment ô combien précieux de son élaboration qui requiert toute mon attention, ne donnera pas un résultat fiable à cette expérience !! Bien sur, je l’ai repéré cette pitoyable croquette, minuscule et solitaire. Je sais bien que je suis le seul 4 pattes dans le secteur et c’est pas la vieille, encore plus difficile que moi à satisfaire qui me la piquera ! Donc elle peut attendre, elle ne va pas se barrer toute seule...

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Les tests auxquels je suis soumis ces derniers temps, me donnent matière à réflexion et je fais moi aussi mes déductions, bien plus proches de la vérité. C'est la vieille qui fait la sourde oreille le plus souvent ! Quand à mon pote, sa vue baisse dangereusement, il ne retrouve même plus ma ptite croquette !! Mes vieux me font tourner lentement à l'aigrelet. La vieille vient à son tour de m'abandonner, quelques secondes m'ont suffi pour peser le pour et le contre. A mon âge, on n'a plus tellement le choix, je cours comme un dératé pour les rejoindre ! En désespoir de cause, j'interroge mon pote du regard qui me console en me certifiant qu'un dernier coup de collier suffira à nous remettre sur le droit chemin. Sur les pentes enneigées, mes forces m'abandonnent la blanche poudreuse en rajoute une couche, tombant à gros flocons. J'en ai plein le dos et songe à rendre mon dernier souffle ou... tout au moins à regagner mes appartements pour y grelotter. Mes vieux m'encouragent, me baratinent, mais trop tard, je râle et mon âme est sur le départ... Qu'entends je ?! "le bourdon de la vallée"! Un souffle puissant me ramène à la vie, n'écoutant que mon devoir, je pars ventre à terre en éclaireur ! Au fur et à mesure de ma progression, l'hiver s'affadit. La forêt est clairsemée sous un ciel pâlichon, mes pattes piétinent la neige fondue. Face à moi, mon havre de paix, chaud, douillet et odorant s'offre à mon regard ému. Dans sa petite clairière, mon auberge est encore partagée entre le frimas de l'hiver qui s'accroche, l'automne qui voudrait encore et le printemps qui n'attend que moi pour faire la fête...

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J'ai entamé ma digestion, pelotonné sous ma couverture, à l'arrière de ma berline et bercé par les essuie-glaces qui bataillent sans relâche avec la pluie. Puis le son du violon et de l'accordéon a pris le pas sur le reste, emplissant l'habitacle de la voiture. Lentement mes paupières emportent les vocalises des tyroliens et se referment sur les alpages déjà parés de fleurs bariolées. Je suis un Autrechien de retour au pays....

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"La terre est ta prison comme elle est ton royaume"