"Quand on est trop bonne pâte on risque de finir dans le pétrin"

Vous connaissez mon amour pour le Tyrol, j'ai rangé pour un temps mes souvenirs non encore égrenés, j'avais peur de vous gaver. Le juste équilibre m'est inconnu, quand on aime on ne compte pas... Je ne vais pas vous laisser sur votre faim plus longtemps. Levons le rideau sans plus attendre sur une nouvelle aventure au Loferer Alm où nous avons, une fois de plus, remis notre sort entre les mains de la vieille. Il faut croire que moi et mon pote aimons vivre dangereusement. Encore secouée par sa dernière ascension en télésiège, elle a opté pour un transport plus stable et confortable. Mon complice et moi, assis côte à côte, en avons profité pour échanger quelques banalités, non sans jeter quelques coups d'oeil aux alentours. La patronne a très vite monopolisé notre attention pour nous faire l'article, au point d'épuiser nos réserves sans même avoir mis un pied devant l'autre. La vieille mémorise de moins en moins de choses, mais curieusement, elle se souvient toujours de ce qu'elle devrait oublier. A la voir comme ça, on lui donnerait le bon dieu sans confession. Mais ne vous y fiez pas, elle ne se balade jamais sans quelques rancunes, dont elle a du mal à se défaire ! Lorsqu'enfin notre vieille se soulage de ce lourd fardeau, elle nous montre tout son talent et n'a pas son pareil pour remettre les pendules à l'heure. Alors tenez-vous le pour dit et restez sur vos gardes...

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Enfin débarqués à 1350 mètres, je me mets au boulot et supervise leur préparation. Ma patronne s'est de suite reposée de nous avoir saoulé et toute guillerette, taille la bavette avec un lutin. Cette mauvaise fréquentation qu'elle trouve à son goût, ne présage rien de bon. Pendant ce temps là, mon pote se coltine l'intendance, comme d'hab ! J'aime autant, car c'est un orfèvre en la matière, il n'oublie jamais, ma ration de survie, mon café crème et ptit gâteau ainsi que mon shoot anti-douleur (avec modération !) Il est là partout celui-là, je ne sais qui c'est ce modération, mais déjà je n'l'aime pas...

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Plus vite partis, plus vite revenus, je vais leur montrer ce que c'est que l'endurance. Mon sherpa, se réjouit de me voir dans une forme éblouissante, au point de s'imaginer allégée d'un futur fardeau. Elle ne voit bien que ce qui l'arrange ! Mais voilà, un petit quart d'heure plus tard, une vache un peu coincée m'a lâché en aparté une info inquiétante. Pendant que j'en ruminais la teneur, le soleil est venu rajouter à ma confusion en me surchauffant le ciboulot. Un banc, devant lequel je ne suis pas resté insensible, m'a invité au repos ombragé et là, couché sur le sol, j'ai déclaré forfait ! Refusant de me laisser prendre quelques repos dans mon appartement et prétextant que je ne tiens pas mes promesses, elle me traite de "Chirac". Je ne sais pas de qui ou de quoi il s'agit, mais je n'aurais qu'une réponse à ses moqueries : "les promesses n'engagent que ceux qui y croient" et toc !! Cet échange stérile m'a fait perdre un temps précieux. C'est avec une petite pointe au coeur que j'apercois au loin, un autre téléphérique dont j'aurais volontiers testé le confort. Il glisse lentement vers la vallée... sans moi, toute retraite m'est désormais coupée.

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Mon pote a pris la route, j'ai suivi son pas sans grande conviction. Au départ, j'étais plein de bonnes intentions ou presque, mais je ne vois pas pourquoi je devrais me jeter dans la gueule du loup, puisqu'ils ont envahi la région. Avouez que la nouvelle a de quoi refroidir ! Nous avons, il est vrai, des accointances. Nous sommes vaguement cousins, mais pas du même monde !! La balade ne va pas être de tout repos, car pour les ruminantes, teckel ou loup c'est kif-kif. Ma présence risque de leur mettre les nerfs à fleur de peau, elles peuvent très vite prendre la mouche et être vache ! Je connais leur mode de fonctionnement, j'en ai une au bout de ma laisse, à longueur d'année, alors je parle d'expérience...

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Quand on parle du loup ! Voilà notre premier obstacle et comme je le craignais, nous sommes très certainement attendus au virage... Les plantureuses nous observent placidement, longues à la détente, elles ruminent les données. Nous progressons prudemment car sans coup férir, une meneuse peut taper et gratter le sol, rejointe par quelques marginales imprévisibles. S'en suivra alors le reste du troupeau beuglant bêtement. Il écrasera tout sur son passage, aveuglément, jusqu'à ce que le problème soit mis bien à plat !! Chaque fois qu'on les croise avec leur progéniture, mes vieux m'installent dans ma studette, comme c'est le cas aujourd'hui. Systématiquement, au fur et à mesure de notre approche, je gémis et pleure pour les inciter à faire demi-tour. Mes maîtres ne font pas le poids et courent à leur perte et surtout à la mienne en persistant dans cette voie. La vieille, insensible à mes prières, me réduit alors au silence en me claquant le museau de sa main leste et me fait rentrer la tête dans ma studette, comme un escargot dans sa coquille...Une fois hors de danger, j'ai retrouvé le plancher des vaches pour y cheminer, parallèlement à mes compagnons, l'oeil noir et l'air vexé. Je me demande pourquoi je me donne tant de mal, puisque personne ne s'en aperçoit ! Devant nous, d'imposants sommets, dont certains semblent éventrés, crachent des volutes anthracite et pourtant rien ne gronde alentour ! Mais ça ne va pas faire long feu, je le sens, j'ai comme un goût de cendres sur le bout de la langue. Je regarde avec envie la vallée où un coin de ciel radieux s'est installé et je me languis de rentrer...Comme pour donner raison à mes inquiétudes, le ciel se voile et s'assombrit plus encore, cela suffit à me faire prendre la seule décision qui s'impose, rentrer dans le rang !

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Dans ce paysage inquiétant, je suis finalement heureux de cheminer sur cette bande passante qui s'enroule tout en douceur, autour des quelques chalets épars. C'est un tracé lisse et large qui s'avance sans peur entre chien et loup. Sa blancheur contraste au milieu de ce théâtre d'ombres et je ne souhaite pas quitter ce guide réconfortant. Virages après virages et tout en descente, j'ai laissé derrière moi le volcan qui s'est éteint. Devant moi, baignée de lumière pour attirer mon attention, une petite maison pimpante et fort à mon goût se morfond de ma présence. Mes vieux, hypnotisés par le chemin et déjà loin devant moi, m'obligent à sprinter pour leur faire part de ma découverte. Dans ma course folle, j'abandonne mon chalet qui s'ennuie déjà de moi. Lassé de cette route zigzagante, je coupe au travers et suis stoppé net dans mon élan par une vache qui se pavane...

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Elle ne daigne même pas jeter un regard sur l'être exquis qui croise enfin sa route, moi !! Subjugué par cette belle élégante à la robe de cuir acajou, qui lui sied à merveille, j'en ai oublié ce pourquoi je courais si vite. Je l'observe choisir son feuillage et ses fleurs avec minutie, les déguster en faisant ce lent balancement des mâchoires de droite à gauche, tout en balayant de ses grands yeux si doux, la prairie fleurie dont elle est l'heureuse propriétaire. Je ne fais pas partie de son paysage, mais peu m'importe ! Je sais maintenant pourquoi elle snobe quelqu'un d'aussi beau qu'elle, sinon plus... Mes pattes ont dû s'imprégner des quelques cadeaux "odorants" parsemés ici et là et je ne suis pas plus chien que loup pour cette herbivore. Quand elles ne sont pas contrariées, ce qui ferait tourner leur lait, elles offrent généreusement trois distributions de leur nectar, par jour, à qui voudra téter leurs pis. Jusqu'ici, toutes mes tentatives de séduction, ont fait chou blanc... Une autre approche se fait jour dans ma petite tête bien remplie. Si je suis parfumé au point de sentir le "bouseux" il est temps pour le "veau de lait" que je suis devenu, de réclamer son dû...La vieille, revenue me chercher, m'a coupé l'herbe sous le pied, mettant fin à ma demande d'adoption. J'ai laissé, à regret, ma rouquine brouter et rafraîchir son terrain ...dix heures par jour !! Elle est d'une endurance qui fait mon admiration : à peine quatre heures de repos dans une journée. La vieille, avec son air de ne pas y toucher, m'a dit : C'est heureux que tu n'aies pas quatre estomacs comme elles ! Perspective qui m'a laissé rêveur et m'a ouvert l'appétit !!

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Mes vieux n'ont pas voulu faire demi-tour pour pique-niquer sur le perron de ma nouvelle acquisition. J'ai fait le planton un petit moment au beau milieu du chemin, pour les en convaincre, mais lorsqu'ils ont disparu hors de ma vue, j'ai renoncé à mon caprice. Nous nous sommes retrouvés au pied de l'immense piton rocheux qui observait notre progression depuis bien longtemps déjà. Une prairie fleurie, poudrée de poussière de soleil donne à ce petit coin, des allures girly. Ça fait le bonheur de ma peau de vache, il n'y a que les fleurs pour lui adoucir le caractère. Pendant qu'elle fond devant le spectacle, mon pote performe dans l'art de la table. Il n'a pas son pareil, pour faire d'une ration de survie, un repas de fête et mon estomac et moi-même sommes sur ses talons ! L'occasion est trop belle, j'ai toutes les chances d'être l'heureux bénéficiaire d'une double ration. Bingo ! On s'adosse au pied du Dietrichshorn pour festoyer, puis très vite la vieille quitte notre banc et s'en va faire l'artiste, sans finir son repas. Alors que les choses prenaient une tournure bien agréable, mon pote a mis les pieds dans le plat !

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Il y a un seul jeu pour lequel mes vieux ne sont pas doués, c'est le question-réponse. J'ai beau les solliciter, les distraire de cette fâcheuse addiction, rien n'y fait ! J'ai furtivement englouti ma deuxième portion, profitant de l'inattention dont je fais trop souvent l'objet et m'en console à ma façon. Puis j'ai rejoint ma vieille, fleur parmi les fleurs (je me dois de ménager la chèvre et le chou...) Ne m'en demandez pas plus, je ne vous dirais pas qui est qui, pour l'heure, les jeux ne sont pas encore faits. Suivons sans broncher le début des hostilités. La première question fuse, déconcentrant la photographe. "C'est encore loin ?" dit mon pote "Non, on contourne le piton, ensuite une petite montée, un beau paysage à la Sissi et..." coupée net dans son descriptif, la vieille affronte la deuxième interrogation : "Ça nous prendra combien de temps encore ?" et elle de répondre " En estimation autrichienne, deux bonnes heures grosso modo..." ça couve, ça couve, j'le sens pas. Le suspense est à son comble ! Il y en a un qui tourne autour du pot et l'autre qui mijote quelque chose... Méfiant, mon pote la soupçonne d'avoir concocté un itinéraire avec trop d'enthousiasme, ce qui peut nous mener loin, très loin...

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Alors il y va franco : "y'a pas plus court et peut-être moins fatigant ?" et voilà, il suffisait de le demander. Mes yeux sont rivés sur ma maîtresse qui range sa boite à portrait. Toujours accroupie, elle me gratifie de caresses, puis me prend à témoin : "qu'est ce que t'en penses mon titi ?" La meilleure façon de répondre, c'est de lui renvoyer sa question, mais j'ai pris mon air bête et suis resté coi ! Je rejoins mon pote, à deux on est plus fort, car c'est maintenant que tout se joue... Hilare, elle pointe du doigt quelque chose et dit : "Le voilà ton chemin le plus court". On fait un petit demi-tour sur nous-même pour suivre son index et face à nous une montagne rondelette avec un air de déjà vu... Et pour cause, c'est celle-là même, qu'on venait si aisément de descendre ! Quand on s'est à nouveau retourné vers notre guide, elle nous a donné l'estocade d'un air narquois : "Allez on remballe, une belle ascension nous attend..."

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                                                                                                               A mon avis, on s'est fait enflé ! J'suis pas ben sûr qu'il y avait un autre itinéraire que celui qu'on s'est farci. Ce fut une remontée, régulière, sans temps mort, dont on est sorti satisfait et à peine essoufflé. La vieille s'est empressé de saluer notre exploit, d'autant plus qu'elle a deux autres variantes dans ce secteur pour l'année prochaine, puisque nous sommes opérationnels...C'est même pas la peine de discuter, on y aura droit ! Pressé d'en finir et avant que la vieille ne nous joue un autre mauvais tour, nous hâtons le pas. Trop tard ! Elle relance déjà mon pote et lui propose un petit détour. Pas bien grand dit-elle, d'ailleurs tu peux apercevoir la ferme au loin, le point de vue est magnifique et... "Charly et moi on en a plein le dos" dit mon pote en l'interrompant à nouveau. Et toc ! pas question de fournir un effort de plus. Abandonnant la vieille au milieu du chemin, car elle le vaut bien, on s'est empressé de lui tourner le dos. A ce moment, j'entends les vaches meugler au loin. Peut-être est-ce un mirage ou une association d'idées, mais il me semble deviner un drapeau qui flotte au vent ! Étrangement, j'ai la sensation que je vais regretter mon choix, je jette un dernier regard à ma maîtresse qui a, à nouveau, un sourire en coin. Je gratte la jambe de mon pote pour lui dire de se méfier et j'entends : "C'est dommage, on dit beaucoup de bien de cette Hütte." Hütte !! vache, crème, gâteaux, merveilleuse trilogie qui m'fait lâchement abandonner mon pote. Son demi-tour fut tout aussi magistral ! Nous étions à nouveau unis, trois silhouettes marchant d'un pas volontaire vers un réconfort prometteur, équitablement partagé... Puis dans un élan de générosité, je suis allé débriefer ma vache, toujours figée par la peur en lui certifiant qu'elle pouvait rentrer chez elle, les loups avaient déserté son territoire

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Vous vous dites finalement, ça ne s'est pas trop mal passé, oui mais, ma journée n'est pas encore achevée... A peine rentré dans ma chambre, mon calvaire commence, toilettage, inspection de haut en bas, brossage de dents... Pour finir de me contrarier, j'ai droit à un petit cachet, non appétent. Je me retrouve avec plein de doigts dans mon gosier et je ne sais même pas où est cette satanée pilule à croquer. Forcément, on n'est pas à l'abri d'une erreur, je m'suis loupé !! J'ai croqué le doigt et craché le cachet, j'aurais du faire l'inverse... Après deux autres tentatives, on y est enfin arrivé. On aurait gagné du temps en agrémentant ce petit comprimé d'un emballage gourmand, encore faut-il qu'il soit généreusement enveloppé !! Pour couronner le tout, j'ai dû faire les cent pas sur le balcon, pendant qu'ils faisaient leur débarbouillage, mes vieux ne sont pas des rapides !

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Comme je suis juste au dessus des cuisines, des effluves viennent en permanence me harceler. Des repas se préparent et au fur et à mesure j'en établis la carte. Sachant qu'en plus je ne serais pas convié à la salle à manger et qu'il faudra que je me farcisse une bouffe low cost, qui tarde à venir, vous m'excuserez si je commence à être un peu à cran. Je me demande même, si ça ne devrait pas être signalé à la SPA, je glisse la suggestion comme une bouteille à la mer, qui sait un ami bien intentionné... Voilà enfin mes endimanchés. Je vous le donne en mille, qui est-ce qui fout la pagaille, une fois de plus, la vieille ! Non content de nous avoir "encadré" sous toutes les coutures sur le terrain, il faut qu'on visionne ses oeuvres sur l'ordi. Les voilà à commenter et s'extasier d'une balade terminée, pendant que je crève la dalle ! J'ai pris un peu de recul pour occuper exclusivement leur champ de vision, tout en restant prés de mon auge et de la porte du balcon. Sans sourciller, je les ai fixé jusqu'à ce que leur attention se focalise à nouveau sur l'indispensable, moi !! Et voilà, je suis enfin servi, ce soir mon estomac et moi serons gourmands et non gourmets. C'est trop heureux que j'engloutis avidement ma tambouille, tout en percevant le bruit de la porte qui se referme furtivement sur mes deux ingrats, partis se goinfrer sans même un au-revoir....

 "Un groupe de loups, c'est une horde. Un groupe de vaches, c'est un troupeau. Un groupe d'hommes, c'est souvent une bande de cons."