"Après de longues et vaines recherches, j'ai renoncé à trouver la justification de la haute estime que je me porte."

Le soleil a failli m'avoir, jour après jour il m'a fait courber l'échine sous son ardente affection. Je me sentais comme un phoque, échoué loin de sa banquise et ma couche de graisse fondait à vue d'oeil ... Lueur d'espoir aujourd'hui, l'automne veut prendre le pouvoir, mon pote et votre serviteur lui ont prêté serment d'allégeance, illico. Mon maître semble convaincu de pouvoir passer l'hiver bien plus aisément que ce satané été qui ne sert à rien qu'à nous enfermer dans le noir, sorte d'avant goût de la tombe avant même de rendre l'âme. Bon ! Ce n'est pas le tout de se reposer sur mes lauriers, c'est la rentrée ! Il faut remettre le pied à l'étrier et pour cela rien ne vaut une balade dans la nature. J'oubliais un petit détail, il faudra supporter la compagnie de ma vieille, toujours de ce monde, elle a des appuis dans les hautes sphères... A tous ceux qui se languissent du paradis, viendez au Tirol avec moi ! Ce matin là, pleine d'enthousiasme, elle nous a promis monts et merveilles avec cette nouvelle randonnée, concoctée par ses soins. Notre cheffesse (Lol) nous a guidé jusqu'au parking du téléphérique... qui s'est avéré être un télésiège, pire encore : à deux places. Impossible de faire volte-face quand on est leader. Son sourire s'est figé et lorsque le lift nous a gentiment cueilli et envoyé en l'air, un horrible rictus a grimé son visage... J'adore ces grimpettes ! Tête dans les nuages, je suis confortablement installé pour faire sept cent mètres de dénivelé, rien qu'à profiter de la vue. Cette fois, pas de sapins en rangs serrés de chaque côté de notre doppelsessellift. Ma nacelle balance au gré du vent, la vue est époustouflante et je suis le maître du monde!

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Soudain, mon pote nous montre quelque chose en contrebas, du bout du doigt. Un lapin ! deux, trois, presque sous mes pattes qui me démangent. Je gesticule et gémis de ne pouvoir de suite leur tenir compagnie. Dans un premier temps, surprise et curieuse, la vieille se détend et englobe d'un seul coup d'oeil, les vaches, les lapins, la vue plongeante... Elle perd pied à nouveau et dans un geste désespéré s'arrime, tétanisée, à l'armature métallique de notre balancelle. Son teint est blafard, ses yeux exorbités et humides me fixent. Elle me parle entre ses dents d'une voix blanche : "Pas bouger titi" je la reconnais à peine. Les conseils, les mots d'encouragement ou les tentatives pour la raisonner sont de vaines paroles, qu'elle a renvoyé sans ménagement à mon pote, pourtant plein de bonnes intentions... Et pendant qu'elle murmure sa litanie : "Mon Dieu ! maman !" suspendue entre ciel et terre, je me dis que mon maître a bien raison quand il lui rappelle : "Mais pourquoi est-ce que tu l'as choisi ?!"

 

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Enfin sur le plancher des vaches, mes vieux récupèrent leurs sacs qui ont fait bande à part en prenant la nacelle suivante. Je n'aime pas les perdre de vue, surtout celui de mon pote, aussi j'en profite pour le scanner avec ma truffe : tout est là ! Il est temps de se mettre en route, les nuages moutonnent et s'entassent jusqu'à cacher le bleu du ciel et devenir fumée. Nous démarrons avec un petit passage "casse-pattes" qui m'est déconseillé par la faculté, c'est donc à ma fidèle sherpa de prendre le relais. C'est un job de confiance, qu'elle remplit du mieux qu'elle peut, la perfection n'étant pas de ce monde, encore que ! Moi, par exemple... Nous en reparlons une autre fois, c'est pas le sujet d'aujourd'hui... Ma vieille est confronté à un problème sans solution : l'amour de sa vie, moi! ou le poids qu'elle porte et supporte, moi! Confortablement installé dans mes appartements, je la sens, une fois de plus, contrariée de n'avoir pas le choix. Malgré tout l'attachement que je lui porte, étant accro à cette vie de chien, j'ai réglé la question une fois pour toutes : où il n'y a pas de solution, il n'y a pas de problème... Quand le sentier est devenu plus praticable, la vieille m'a fait mettre pied à terre, j'ai aussitôt collé aux basques de mon pote. Devant nous, le Kitzbüheler Horn du haut de ses deux mille mètres nous jauge avec condescendance. La prochaine fois dit-elle, je partirais de son sommet pour revenir ici. Puisque personne ne lui demande pourquoi, elle répond : "Comme ça, je n'aurais plus à prendre le télésiège" Non mais, vous avez vu le trajet! Mon pote tourne la tête vers moi et dit : "sans nous, hein mon titi !" Rassuré, j'embrasse le spectacle du regard. Je respire à fond et tout mon être se remplit de joie. vous le sentez ce bonheur à pleine brassée ? On va s'asseoir un moment pour mieux en profiter, pendant que mes vieux se désaltèrent !

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Tapi derrière l'azur, le soleil cligne de l'oeil. Il veille à dispenser ses lumières sur chaque parcelle de ces alpages où se côtoient pêle-mêle tous les coloris. Dame nature a signé d'un unique coup de pinceau, l'arrivée du printemps. C'est un trait vif et tranché, un monochrome de fleurs couleur jaune soufre qui enflamme diaboliquement mon paradis, à faire pâlir de jalousie l'astre solaire. Ses rayons déchirent alors le voile nuageux et le maître se met au travail ! Sans rien altérer de l'oeuvre première, il met en lumière l'orangé des asteracées qui pigmentent notre chemin. Il glisse lentement sur le vert des alpages, plein de fraîcheur et réveille quelques raiponces. Contre une pierre plate, un gros bouquet de fleurs rose bonbon s'est allongé, le soleil caressant en révèle toute l'onctuosité. Mon attention toute entière est captée par ces plantes mellifères. Ma patte folle glisse, s'en va abruptement se baigner dans le ru, tout droit sorti dessous cette pierre. N'ayant plus le choix, je fais corps avec elle et me jette à l'eau ! Profitant de la fraîcheur, je broute quelques jeunes pousses d'herbe tendre, éclaboussées d'eau de source et me retrouve nez à nez avec l'orchis vanillé sur laquelle ma truffe reste scotchée ! La "polésie" comme dit l'autre, c'est bien beau, mais ça ne nourrit pas son homme ! D'ailleurs, voilà mon pote qui m'appelle à l'aide. Lui et moi n'avons point besoin de longs discours, je vais de ce pas à la recherche d'un banc. C'est un travail pour lequel j'excelle et qui ne m'a pas pris beaucoup de mon temps. C'est fièrement, que j'ai cheminé à ses côtés pour le guider vers ma découverte. Habituellement, c'est moi qui ferme la marche, derrière mon pote, j'ai donc offert cette place vacante à ma vieille, parce qu'elle le vaut bien... Toutefois, ça reste provisoire, il n'est pas dit que dans un avenir proche, si la nécessité s'en fait sentir, je reprenne ma place favorite dans notre trio : bien à l'abri au milieu ! Une rumeur circule ; les loups sont entrés en grand nombre au Tirol.

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Mon maître a refusé ma trouvaille et j'avoue que je m'en suis offusqué au point de plus vouloir en décaniller. Il a eu beau user de toutes les flatteries, j'ai tenu bon, jusqu'à ce que la voix de ma vieille retentisse derrière mon dos ! C'est une grande manipulatrice, elle a prononcé deux mots, enfin presque, mais j'ai retenu l'essentiel : "va voir papa, on va manger la soupe !" J'ai piqué un sprint pour le rattraper, comme si elle m'avait botté les fesses. Je n'ai eu besoin de l'interroger du regard pour en savoir plus. Au moment de contourner la chapelle en surplomb d'un charmant hameau, j'ai repéré l'objet de tous mes désirs d'un seul coup d'oeil. Un oriflamme tirolien claquait au vent, seul cri de ralliement que je reconnaisse: "A table!". Un bonheur ne vient jamais seul, alors que je n'étais plus qu'à quelques mètres d'assouvir ma faim, un aboiement que j'ai perçu comme amical, s'est fait entendre. Nous, les canidés, formons une grande fraternité et parlons le même langage, quels que soient nos origines. Je n'ai eu aucun mal à comprendre cette confraternelle invitation. Pensant qu'il m'emboiterait le pas, je suis passé devant mon nouvel ami à fond de train pour entrer directement en cuisine, histoire de voir ce qui était prévu au menu d'aujourd'hui ! Je dois dire que l'accueil de son staff était empressé et enthousiaste. Toutefois ce premier contact fut des plus bref. Sans que j'en comprenne la raison, j'ai été raccompagné avec le sourire sur le perron où m'attendait mes vieux. Nous nous sommes alors installés à une table en terrasse, sous les regards amusés des autres visiteurs. Mon congénère nous a rejoint en me glissant à l'oreille : "j't'expliquerais..." pas la peine, j'ai compris : c'est clair qu'il n'est pas maître chez lui ! Alors qu'il tapait l'incruste à ma table, notre amitié a pris fin. A mon tour de lui expliquer que ce petit territoire était dorénavant soumis à mon diktat, en bref, fallait pas qu'il me les gonfle ! J'ai englouti mes croquettes avant que mes vieux ne soient servis. Puis j'ai partagé une délicieuse assiettée-terroir avec eux, il faut savoir entretenir le moral de ses troupes. Cependant, en quittant ces lieux je me suis fait la réflexion, pendant que ma vieille posait avec moi pour la postérité, que c'était le trop peu qui incommode ! Il me restait encore une place pour le dessert...

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Sur le chemin du retour, la vieille n'a fait que nous ralentir, prise d'une frénésie de shooting photo. Il n'y a que les fleurs pour capter son attention, je ne suis plus en tête d'affiche. Lorsqu'elle nous a proposé de faire un petit détour pour un autre point de vue, on a cédé de guerre lasse, à son caprice. Question ténacité, elle vaut un teckel et je ne fais pas souvent de compliments ! Je me suis portant donné un mal de chien, j'ai vainement tenté de poser prés de ses "chères" vedettes pour être dans l'objectif, rien n'y a fait. Usant d'une autre stratégie, je me suis fait pourvoyeur, histoire de rentrer dans ses bonnes grâces. Finalement j'ai trouvé une belle plante : haute sur tige, un gratte-ciel habité à tous les étages où mouches et autres gourmands s'y barbouillent de nectar. Fier de moi, je me suis posté à côté de ma découverte et mon photographe m'y a rejoint. Tout content de moi, remuant la queue avec frénésie, je réveille par mégarde les habitants de ce vérâtre blanc. Pfft ! tout ce ptit monde s'envole et me voilà encore expulsé de son champ de vision, sans décrocher le premier rôle de cette histoire ! Apparemment il est mal venu de montrer ostensiblement sa joie...Beaucoup moins motivé, j'ai moi aussi traîné à ma guise, ce qui m'a laissé du temps pour me laisser aller à mes idées fixes. Mon pote s'est installé sur un banc qu'il a bien gagné. En contemplation devant un panorama d'exception, assis sur un beau coussin de fleurs (on se venge comme on peut !) je songe au dessert que je n'ai pas encore pris. Je réalise soudain que notre pique-nique est toujours dans le rucksack et je vais de ce pas, le renifler, pour en avoir confirmation. Étrange idée de vouloir charrier un si lourd fardeau, alors qu'il suffirait de s'en délester en en faisant notre quatre-heures ! Je m'esbaudit de ce trait de génie et souhaite le partager avec mon pote qui, malheureusement, a bien du mal à me comprendre. Il remet son sac sur le dos, en disant à la vieille : " On rentre ! Charly aussi en a marre, allez titi ouvre la marche !"

 

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Il y a des jours où il faut savoir lâcher prise ! J'ai fait mon boulot de pisteur sans demander mon reste. Devant le regard impavide de quelques statues de pierre et la nonchalance de belles brunes bien en chair, j'ai dévalé la pente, pressé d'en finir, parce qu'au Tirol, mes vieux se couchent avec les poules et je voudrais pas louper mon dernier repas ! La vieille n'a pas pu s'empêcher de me mettre des bâtons dans les roues, à quelques centaines de mètres de notre "ascenseur" elle a eu une lubie ...Mon pote et moi avons dû monter la garde et surveiller les vaches, pendant qu'elle prenait un bain de pied à la fraîche. Je doute fortement de l'utilité de cette usage, dans son cas, je crois plutôt à la nécessité de mettre la tête sous l'eau, ça lui rafraîchirait les idées ! A bout de patience, mon maître lui a rappelé que les laitières allaient bientôt s'alléger de leur blanc fardeau à la ferme et qu'il n'est pas bon se trouver sur leur route ! Comme nous devons partager le même chemin étroit, il veut mieux ne pas les contrarier en provoquant un bouchon, certaines avaient déjà un regard belliqueux en s'approchant du pédiluve ! Il y a des arguments qui font mouche, elle a remis chaussure à son pied et nous leur avons brûlé la politesse. Enfin à la gare de départ du télésiège, sur le point de montrer patte blanche pour s'embarquer, elle s'écrie : " on a oublié d'aller voir la chapelle, on ne peut pas partir sans y allumer un cierge !" On a encore cédé, enfin mon pote, pas moi ! Je trouve qu'elle pousse le bouchon un peu trop loin...

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Il semble que plus rien ne s'oppose à ce que l'on rentre chez nous. la bougie diffuse enfin sa petite lumière et sous la protection divine, nous nous mettons en route pour prendre le lift. la vieille dans une dernière tentative désespérée et puérile, dévoile la vraie raison de ses nombreux caprices ; elle se propose de faire la descente les pieds sur terre, pendant que mon pote et moi prendrons l'air. La coupe est pleine et c'est la goutte de trop qui la fait déborder! Mon maître lui répond : "La prochaine fois, on partira du sommet du kitzbüheler horn pour revenir ici, comme tu l'as suggéré. Mais pour ce qui est de t'attendre deux heures au parking, ne compte pas sur nous, pas vrai titi ?" Heureusement que je suis là ! Fine mouche, il rajoute en souriant : " Et maintenant, il va falloir être une grande fille et embarquer." Alors là je dis bravo, on ne va pas laisser son idée fixe nous mener par le bout du nez !! Piquée au vif, les deux pieds sur la ligne de départ, sans un regard en arrière, elle a stoïquement attendu que sa phobie l'emporte pour une descente aux enfers, mais sans nous. En la regardant s'éloigner, une troublante pensée m'effleure, il se pourrait que la vieille nous condamne au purgatoire ses prochains jours, on a peut-être poussé le bouchon un peu trop loin !! Nous embarquons dans le lift suivant et comme je ne suis pas chien, je veille sur elle, sans perdre de vue l'essentiel ! Dés que nous aurons retrouvé le plancher des vaches, nous serons, elle et moi, libérés de nos hantises...Je prendrais enfin mon dernier repas, point final de cette belle journée.                                                 

"En avalant les méchantes paroles qu'on ne profèrent pas, on ne s'est jamais abimé l'estomac"