"Peut-être qu'à force de retenir le pire, on finit par oublier le meilleur"

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Coucou ! C'est Charly ! Y'a quelqu'un ? Je voudrais avant toutes choses, vous remercier pour votre soutien indéfectible, lors de ma dernière opération. Vos encouragements ont pansé mes plaies, bien mieux que tout autre remède. De leur côté, mes vieux ont pris le relais et m'ont aéré deux ou trois fois, faisant en sorte que je me fatigue le moins possible. Avec l'âge, je suis obligé de le dire, ça cafouille un peu question organisation. Il règne une certaine confusion sous leurs casquettes et ça ne s'arrange pas quand le soleil chauffe dessus. Ils ont tendance à tout confondre, moi pas : 18° je sors, 27° je reste chez moi. Mon pote m'a consciencieusement emballé avec des bandages, j'ai cru un court moment que j'allais être momifié. Attifé comme ça,je ne suis plus "sortable", mais question confort, c'est mieux que le "cone de la honte*" comme dit Ann, my friend from Albuquerque. Mes vieux ont choisi notre camp de base au plus proche du parking avec une vue panoramique sur Durbach. Ma serviette magique a trouvé sa place, posée bien au milieu d'un banc. Mon pote a agrémenté celui-ci de deux parapluies ouverts pour lui faire de l'ombre et voilà enfin trois ptits vieux installés. Mais, quand la vieille a sorti du sac un sudoku en lui prêtant une attention quasi hypnotique, j'ai pas compris ! J'ai voulu prendre mon pote à témoin, mais lui aussi m'a fait faux bond, en pleine délectation des piquantes citations de Frédéric Dard... De mon côté, centriste par nécessité et non par facilité, je vacille de droite à gauche et inversement, pour obtenir gain de cause, peu de choses en vérité, juste du pain ! Refusant de me coucher car je ne sieste qu'après avoir mangé, j'ai tenté d'avoir mes vieux à l'usure à force de soupirs plaintifs. En désespoir de cause, je me suis alors assis sur le sudoku et on m'a remis gentillement à ma place. J'ai passé un cran au dessus, en ponctuant le silence de grognements, dans un ordre très précis et sans discontinuer, un peu comme un S.O.S : d'abord trois petits, puis trois plus longs et à nouveau trois petits, dans la plus totale indifférence! Après un temps qui m'a semblé interminable, le carillon de l'hôtel Rebstock s'est mis à babiller joyeusement au loin, nous rappelant l'heure avec délicatesse. Au douzième coup sonné, mon pote a soudain levé les yeux vers moi en disant : "Ha ! Écoute Titi, c'est l'heure de la soupe!" Il y a des jours où je désespère... Après avoir fini les trois gamelles ou presque, j'ai repris du poil de la bête en sirotant quelques lampées de café. Puis l'ombre ayant quitté mon banc pour s'installer au ras du sol, je l'ai suivi en m'installant face à mes vieux. Ça ne vaut pas mes coussins moelleux qui m'attendent à la maison avec la même impatience que j'ai à les rejoindre. Et c'est pour cette raison, que j'ai continué à râler jusqu'à ce que ma litanie m'endorme. Comme de bien entendu, c'est à ce moment là, qu'ils ont décidé de tout remballer pour regagner nos pénates...

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Nous sommes face à de grandes incertitudes en ce moment concernant nos vacances. La patronne s'interroge sur nos capacités respectives à mettre un pied devant l'autre, jour après jour, pour découvrir de nouveaux horizons au Tirol. Mon pote, que je soutiens à cent pour cent, pense qu'il est impératif de noter les jours de congé (ruhetag) de nos hûttes préférées... Ce serait rageant de se pointer la gueule enfarinée, le jour de fermeture! D'ailleurs, dit-il en me souriant, vu qu'on est déjà bien préparé... à rien faire, c'est indispensable d'avoir un endroit approprié pour continuer à s'entrainer ! La vieille me jette un regard qui en dit long et déjà je  sens que ce sera pour ma pomme ! C'est tout de même curieux que je sois pris à partie à chaque fois, moi qui ne dit mot ! Cette fois encore je fais office de bouc émissaire, haro sur le pôve Charly : trop lourd, bouffe trop, fainéant, toujours le même refrain, du radotage quoi !! Je tiens tout même à rétablir ma vérité, la seule digne d'intérêt. Si, à aujourd'hui, on n'est pas aux taquets, je n'en porte pas la responsabilité. Quand la froidure a fait son apparition, on n'était pas contre l'idée de partir en balade, mais se geler les fesses pour un pique-nique à nos âges, c'était prendre le risque de ne pas passer l'hiver. Mais, après de longues semaines d'inactivité, on s'est longuement concerté, pour finalement reprendre notre bâton de pèlerin. La vieille usant de faux-fuyant a très vite sabordé notre enthousiasme : "j'ai mal ici et j'ai mal là... gna gna...mon dos.." Toujours à râler, alors que c'est mon privilège, une sorte de compensation puisqu'on ne me donne jamais la parole ! Je la soupçonne de vouloir se débarrasser de moi et ça m'étonnerait pas qu'elle m'offre un séjour en colonie de vacances. En y réfléchissant, tout est réuni pour faire aboutir son plan machiavélique, ma visite chez le véto, juste avant les vacances comme par hasard... Mon opération et ma convalescence qui m'empêche de m'entrainer en sont la touche finale ! Soudain, tout se met en lumière, le complot savamment ourdi contre moi, a débuté, l'année dernière au Tirol, lors d'une balade bien précise que je vais vous narrer en toute impartialité...

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Ça faisait déjà deux ans qu'elle voulait voir de plus prés le magnifique paysage du Wildseelodersee à Fieberbrunn. Rien de mieux que d'aller déjeuner sur l'herbe à plus de 1800 mètres, pour avoir le meilleur point de vue, nous n'étions d'ailleurs pas les seuls à avoir la même idée !! Nous avons eu durant tout notre séjour ou à peu prés, un temps merveilleux, chaud et ensoleillé. Mon intolérance aux fortes températures et la santé fragile de mon dos, a mis ma vieille face à ses responsabilités: moi! Pas question de porter à vide mes appartements pendant que je me traîne misérablement sur des chemins de fortune, sous les yeux indignés et compatissants de nombreux randonneurs. Quoique, j'adore être l'objet de toutes les attentions et suis sensible aux faveurs qu'on voudrait m'accorder. (Ça reste entre nous !) Ne croyez pas qu'elle soit notre souffre douleur, c'est une rusée capable de tout. Après avoir pesé les deux sacs pleins, avant notre départ, persuadée qu'elle était de se taper le plus lourd, elle a dû rabattre son caquet : 9kg200 chacun. Elle a choisi son sac la première et ne peut donc se plaindre. D'autant plus qu'elle ne manque jamais de me mettre à la diète quelques semaines avant notre départ. Malgré ses jérémiades et quoiqu'elle dise, elle ne m'a pas sur le dos toute la sainte journée !! Enfin installé dans ma studette, j'ai pu contempler le paysage, malgré un léger roulis. Le personnel n'est plus ce qu'il était, mon porteur n'a pas le pied bien sûr. Mes yeux embarquent sans effort sur les montagnes aux sommets de plus en plus élevés, glissant sur leurs courbes jusqu'aux cimes enneigées qui marquent le confins de mon paradis. La vieille nous interpelle et presque à portée de ses doigts tendus, je devine l'immense croix de Jacob (Jakobkreuz) dressée vers le ciel. Elle surplombe la verte vallée où serpente le pillersee, les vaches y viennent en troupeaux, les pieds à la fraîche, tenir colloque et ruminer sur le bon vieux temps qui n'est plus...

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Nous avons finalement atteint le sommet et c'est tant mieux !Chargée d'âme (la mienne !) et de son masque "mater dolorosa", la vieille avait réussi à inverser la tendance. De nombreux randonneurs avaient fait montre d'une trop grande attention à son égard pendant notre ascension, elle m'avait volé la vedette !! Comme à mon habitude, j'ai fait preuve d'abnégation en mettant pied à terre quelques minutes avant de franchir la ligne d'arrivée. Je ne suis pas chien, je lui ai laissé la première place. Quand à moi, j'ai pu récupérer mon public, rien qu'en traînant la patte derrière elle !! Devant la jolie chapelle, nous avons contemplé à perte de vue, le travail accompli. Comme toute peine mérite salaire, un fumet de saucisses patates grillées est venu chatouiller ma truffe pour m'en donner confirmation. Là encore, j'ai dû me résoudre à subir les caprices de notre coach, qui soutenait que le meilleur était à venir, il fallait pour cela faire le tour du lac. Pour ma part le meilleur est là, dans cette belle hûtte aux volets rouges et blancs, où un nombre inquiétant de morfales s'agglutinent. On va se faire voler notre ration de survie... A mi-chemin, je me suis retrouvé face à l'objet de mes convoitises. La vieille s'est installée en équilibre sur une pierre pour faire cette photo dont elle rêvait. J'admets que le spectacle vaut le détour, mais en prendre plein les yeux ne vaut pas autant que s'en mettre plein la panse !! Nous sommes restés admiratifs tout en faisant servilement son éloge, lui reconnaissant le talent de nous avoir traîné jusqu'ici. Mon pote a perçu très vite un autre danger, la vieille avec inconstance avait déjà zoomé vers deux autres sommets, situés de chaque côté du lac. Dieu merci, le temps d'hésitation qu'elle a eu pour faire son choix, nous a permis de la rappeler à des nécessités certes plus terre à terre : manger !!

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Nous avons très rapidement trouvé un emplacement pour un piquenique. Je me suis consolé, en catimini, me promettant de faire une pause sucrée à ma hûtte sur le chemin du retour. Le petit groupe de jeunes autrichiens, arrivé quasi en même temps que nous, s'est jeté à l'eau, sous nos yeux médusés. Les marmottes en goguette, postées sur les éboulis un peu plus haut, ont cessé leurs jeux, pour assister d'un oeil intéressé au spectacle. Las des eaux glacés, ils en sont sortis, s'ébrouant avec force. Le temps d'une bière, de quelques éclats de rire et le soleil les a séché. Ils ont aussitôt revêtu leur culotte de peau et godillot de marche, pour entamer une autre montée en surplomb du lac...Je n'ai pas laissé l'opportunité à mon vieux de me mettre à l'eau, car moi aussi je préfère la bière comme tout Autrechien qui se respecte. J'ai tourné autour de mon pote, avec une exaspération grandissante, je lui reconnais un grand nombre de qualité qui font mon bonheur, mais l'art de la table pour bouffer trois croquettes, j'm'en tape !! Ça prend un temps fou, mon maître est minutieux et organisé tandis que la vieille comme d'hab, n'en fout pas une ramée. Et votre ami Charly ! Qu'est ce qu'il fait ? Hé bien, je soupire en regardant avec envie la Hûtte, ignorée par mes vieux et qui persiste par vagues successives, à m'envoyer des invitations portées par le vent, à la hauteur de mes envies. Pour soutenir l'effort fourni par mon pote, tout en lui suggérant qu'il n'est pas nécessaire d'en faire autant pour passer à table, je me suis installé au beau milieu du tapis de sol, d'où il m'a aussitôt délogé sans ménagement. Infatigable, j'ai mené une guerre de harcèlement, digne d'une mouche bleue dite à viande, au point de brûler plus de calories que je n'en ai consommé ! 

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Notre repas a été expédié en deux temps, trois mouvements ! Je reste sur ma faim et le peu d'énergie encore en réserve, ne me permet pas d'aller chasser la marmotte, tout au plus, celui de me poster devant mon pote avec mon regard le plus expressif et lui demander aimablement : "on s'tire ou quoi ?" Et bien sûr, c'est toujours celle à qui on ne demande rien qui l'ouvre, si vous voyez ce que je veux dire ! "Charly ! Tu nous tyrannise !" On croit rêver, je ne dis pas que, bien souvent, j'ai rêvé d'usurper sa place, mais je n'ai pas les qualités requises qui sont les siennes : autoritaire, dominatrice, exigeante... Je ne suis qu'un compagnon fidèle, dévoué affectueux et soumis, la preuve, j'ai deux boulets que je traîne avec moi depuis 11 ans déjà. J'hésite encore, mais je songe à me défaire de l'un deux...Lorsque j'ai adopté inconsidérément ces deux olibrius, j'étais jeune frais et dispos. Mais, à l'heure de la retraite, je me fais souvent la réflexion que mon pote et moi avons beaucoup en commun, je vous laisse tirer les conclusions qui s'imposent... Je crois qu'il est de mon devoir de laisser une seconde chance à ma vieille : il est temps de la déposer à la SPA pour qu'un autre de mes congénères nécessiteux l'adopte à son tour...

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Je crois qu'elle lit dans mes pensées ! La patronne semble contrariée et donne le signal de départ. Au pas de charge, les coudes au corps et droite comme un i, elle passe indifférente devant mon auberge qui embaume. Tandis que suis au supplice lorsque la vanille ouvre le bal et se mêle aux fleurs douces et poudrées de nectar. Ce délicieux mélange olfactif, se pare, dans un final puissant, de l'abricot chaud et d'un soupçon de cannelle. C'est le parfum que les hüttes portent pour embellir les après-midi du randonneur. J'en ressens encore sur le chemin du retour, la subtile note crémeuse qui me sert d'amuse-gueule et va se perdre hors des sentiers battus. Malgré ma déception, il est temps de rejoindre ma vieille et faire amende honorable, on ne sait jamais ! A force de lui tourner autour, au risque il est vrai de la faire tomber, je me suis fait rabrouer. Je venais humblement faire allégeance espérant par là-même, un revirement de sa part, peu de choses en vérité : qu'elle me prenne à son bord ou m'offre des sucreries. Peine perdue, la vieille a fait fi de mes efforts, je vous livre en vrac, ses propos grossiers : trop lourd, fainéant...Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle a de la conversation ! Vous êtes témoin, j'ai fait mon possible, mais je crois que l'heure de la séparation est venue. J'ai marché bien longtemps avec un pincement au coeur. Le seul ami fidèle qui me reste est venu me rejoindre, à l'ombre d'un banc. Nous sommes restés ensemble à contempler les meuglantes toutes proches qui cherchaient à se fondre dans le paysage. Les nuages au loin s'amoncellaient, la patronne avait disparu au détour du virage tout proche, mes oreilles se sont mises en mode radar. Mon pote a fait baisser ma vigilance d'un cran, avec quelques caresses et m'a révélé un secret : "Il faut s'y faire Titi, ta maîtresse est attachiante, c'est pour ça qu'on la garde !" Cette mise en lumière n'était pas loin de me faire changer d'avis, plus encore quand le ciel m'a foudroyé d'un éclair de lucidité : j'avais besoin de ma vieille ! Quand le premier coup de tonnerre a résonné, ricochant et s'amplifiant sur les sommets environnants, la panique m'a fait tourner la tête. Ma vieille mère s'était subrepticement glissée derrière le banc après avoir contourné la colline et je n'ai eu qu'à me blottir dans ses bras, généreusement offerts. Me couvrant de baisers, elle murmura : "n'aie pas peur mon ptit zigouioui...

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"Je n'admets pas que l'on contrarie mes projets, surtout quand j'ai la certitude de ne jamais les mettre à exécution"

 

*cone of shame : entonnoir en plastique, qui entoure la tête de nos chiens, pour éviter qu'ils ne se martyrisent, aprés avoir subi une opération, par exemple.

 

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