"On n'est jamais aussi bon qu'on le craint ni aussi méchant qu'on l'espère."

J'ai eu un petit souci de santé qui m'a obligé à me ménager. La vieille pense que je me repose tout le temps, c'est un jugement bien hâtif ! Comme c'est elle qui me sort l'après-midi, je reste seul aux commandes d'un itinéraire... minimaliste. Mon pote quand à lui, me balade aux aurores et au fil de l'eau pour m'aérer longuement. Je ne peux, le plus souvent en cette saison, jouir du spectacle et dois me contenter de cheminer avec une paire de gros godillots, vu qu'au dessus de mes oreilles il n'y a que le brouillard ! Mais, depuis peu, mon pote se languit d'exercices et se porte volontaire pour la deuxième sortie. Il a repris les rênes et je ne suis plus le maître : il me faut à nouveau faire "le grand tour". Une toux persistante, de nombreux éternuements et quelques épisodes où je me suis violemment entruché, ont mis la maisonnée en émoi. Du même coup les ambitions sportives de mon pote ont été revues à la baisse ! Evidemment, je n'y ai pas coupé, direction le toubib malgré mon véto ! Ils n'étaient pas de trop, à eux deux sur la bête, pour me faire ingurgiter de force un immonde sirop ! De peur de me voir m'étouffer à nouveau, je n'ai eu que mes croquettes à becqueter et rien d'autre. Forcément, j'ai fondu comme neige au soleil et me suis retrouvé tout affaibli. C'est donc de mon petit panier douillet que je vous relate les faits. Comme souvent lorsque je suis au repos, mon esprit vagabonde parmi mes souvenirs, un bruit, une odeur, une couleur et soudain un paysage se déroule sous mes pas...

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Je me revois, installé dans la voiture, supervisant et vérifiant la cargaison, ayant eu grand soin de m'installer le premier ! J'essaie de ne pas montrer d'impatience, jusqu'à ce que mon staff prenne place avec moi dans l'habitacle. Une fois en route, j'ai fait mon repérage pendant tout le trajet. Malgré ma truffe collée en alternance contre la fenêtre droite puis gauche, je n'étais pas plus avancé qu'au départ. Mais j'avais toutefois la certitude que nous n'avions pas quitté le Tirol. De belles vaches nous regardaient passer d'un air perplexe, mais contrairement aux ruminantes, je suis (quelque fois c'est à mon désavantage) doté d'éclairs d'intelligence. C'est pourquoi je me suis demandé : "à quelle sauce vont-ils me manger ?"

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Le voyage n'en finissait plus et de guerre lasse, j'ai mis la tête sur l'accoudoir et me suis endormi. Il faut dire que la traversée de cette vallée encaissée est impressionnante. Le soleil encore timide vient raser les cascades et dégringole sur les verts pâturages. Ici et là au pied des massifs rocheux, quelques troupeaux de laitières et de chèvres se partagent un harassant travail des champs au rythme cadencé d'une cloche ou deux : broutez, mangez, broutez, mangez....

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Un ralentissement soudain, me tient à nouveau en alerte. La vallée s'étale au grand jour, mais très rapidement bute sur un grand mur gris qui emprisonne en partie un paisible plan d'eau. Il est cerné, des deux côtés opposés, par les montagnes qui déversent des trombes d'eau en continu pour le nourrir. Aucune échappatoire possible pour ce lac artificiel, sauf à prendre de la hauteur et tenter un débordement ! Pendant que la nature règle ses comptes, on se gare pour très vite rejoindre une terrasse des plus accueillante. Je tente de me faire une petite place au soleil en suivant de prés mes vieux et leurs paquetages. Dans un premier temps, ils ont disparu, chacun leur tour un petit moment, puis nous nous sommes installés, ma vieille et moi dans un minibus garé prés du restaurant. Drôle d'idée ! Il fait chaud, rien ne bouge et nous sommes seuls dans ce véhicule, pendant que mon pote fait les cent pas dehors...

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Il faut savoir raison garder, je ne vous cache pas que ce n'est pas mon fort, j'ai souvent tendance à perdre patience assez vite. Pour contrer ce léger défaut, j'adopte une technique qui me réussit plutôt bien. Je m'assoupis pendant que mon intelligence réfléchi. Puis j'ouvre les yeux et reçois un condensé en général rassurant, de ce remue-méninges. Je vous le livre tel quel : il est vrai qu'au Tirol on aime bien les vieux, on les promène un peu partout en minibus, pendant que d'autres crapahutent (suivez mon regard !). Et à mon sens , c'est surtout les arrêts qui sont intéressants  : pile poil devant des hüttes !! Le baume au coeur, j'ai eu confirmation de la chose en voyant des anciens sortir du restaurant "wasserfall" attenant à la fameuse terrasse dont je faisais allusion avec insistance. Ils ont pris d'assaut le bus comme une nuée d'étourneaux pour me donner raison, in extremis mon pote a pris la dernière place. Le doute ne subsiste plus, nous roulons vers le paradis !

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C'est quelques kilomètres plus loin que nous avons débarqué comme je l'avais prévu, devant le Grüne-wand Hütte. Je me suis précipité le premier, histoire de réserver une table, on est jamais trop prudent, les autochtones avaient déjà un temps d'avance sur moi. Mes vieux m'ont rappelé au pied et j'ai eu droit à ma laisse. Sans un regard en arrière, mes compagnons ont dédaigné cette halte alléchante. Le pas traînant et le regard en coin, j'ai contemplé anéanti la bande de morfalous investir les "lieux saints" sans moi ! Une fois de plus, je me suis fait enflé, j'avais pourtant étudié tous les paramètres, mais bon sang que les humains sont imprévisibles ! Une chose est sure : je n'aurai jamais dû descendre du bus... En marchant au pas aux côtés de mon pote j'ai aperçu, assis sur un rocher, un vieux tyrolien maigrichon puni lui aussi. On a échangé un long regard triste. Devant moi, se profilent à l'horizon de hauts sommets enneigés qui ne font qu'ajouter à mon désarroi ! Mon vieux a enfin daigné me rendre ma liberté, mais elle n'avait plus d'attrait, jusqu'à un  détour du chemin où j'ai aperçu un joli veau qui semblait bien pressé. Il rentrait à la maison se reposer sur la paille, le soleil étant à son zénith. Tout prés quelques poules bavardes se régalaient de grains tout en tenant compagnie au jeune herbivore. J'ai voulu faire plus ample connaissance, surtout avec les poulettes, mais la vieille m'a engueulé. Pour être franc, je n'ai pas eu l'impression que ma visite pourtant amicale leur faisait plaisir...

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Le chemin soudain disparaît et se fond dans le contrefort du massif montagneux. Ce cul de sac est un heureux présage, j'amorce un demi-tour honorable, il n'y a point de honte à changer d'avis. Mais notre leader persiste dans l'erreur et veut explorer les prairies jonchées de roches plus ou moins grosses, avec nous autres à sa suite. J'entends par moment le grondement des chutes d'eau pendant que le soleil réchauffe la place avec ardeur. Je ne sais pas ce qu'ils cherchent, mais en les surveillant de plus prés, je les ai surpris à ramasser des vieux bouts de bois malmenés puis abandonnés par le torrent. Qu'est ce qu'ils mijotent encore, mes vieux ne vont quand même pas bâtir un maison de bric et de broc ici !! On va de mal en pis, j'suis proche de l'état de choc. Il faut vous dire que par certains côtés, je diffère de mes congénères, notamment en ce qui concerne mon extrême sensibilité à tout ce qui est contrariant ou incompréhensible... pour môa. J'ai l'épiderme sensible voire chatouilleux, au sens propre comme au figuré ! Pour vous la faire courte : je suis un être fragile et délicat. Ma tension s'est mise à grimper en flèche, mon palpitant s'est emballé. La langue pendante et l'oeil fou me voilà en perdition. C'est l'affolo chez les vieux, dans l'urgence ils bâtissent tant bien que mal un cagibi, pendant que je rends l'âme à quelques pas de là...

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Ma vieille est restée sur le qui vive après m'avoir installé dans cet abri de fortune. Comme de bien entendu, nous sommes partis sur de mauvaises bases, ils ont pris mon "malaise" pour un coup de chaleur.  J'ai eu toutes les peines du monde à me faire comprendre et pour cela j'ai puisé dans mes dernières ressources. "Demandez et vous recevrez, car celui qui demande, reçoit" qu'il dit Matthieu ! (je le connais pas mais on m'en a beaucoup parlé !) J'ai réclamé à manger et j'ai reçu à boire !! Mon refus m'a valu un reproche. Finalement, j'ai rampé, l'échine souple et j'ai eu ma ration. Qu'est ce qu'on peut perdre comme temps en formalités !! Là encore, je prouve ma faculté d'adaptation en toutes circonstances. Puisqu'ils sont dans l'ignorance et l'incompréhension quand à mes états d'âme, je vais en profiter pour obtenir leur reddition. Notre repas terminé, j'ai feint une grosse fatigue et tout est rentré dans l'ordre comme je le souhaitais. Nous sommes retournés sur nos pas, moi devant, eux derrière ! Je n'étais pas contre une petite cuillère de caféine pour me requinquer, voire plus si affinités ! Il est toujours judicieux de faire quelques réserves, surtout après avoir avalé sa maigre pitance. Mais parvenus devant le grune-wand hütte, plus de goinfres, plus de bus...L'heure est grave !

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Mes compagnons ne sont pas plus perturbés que ça et d'un pas cadencé, se mettent en route gaillardement ! Un grand rayon de lumière glisse sur les blanches cimes. Il vient répandre sa lumière sur la prairie où j'avançe désemparé pour m'éclairer d'une cruelle évidence ! Je suis victime d'un complot fomenté par mes vieux, encore chancelant sous le coup de cette félonie, je rumine lentement ma vengeance. Mes moyens sont beaucoup plus limités que mon imagination, aussi j'ai opté pour du simple mais efficace. Ils m'ont pourri mon voyage aller, je pourris leur voyage retour ! Soyons clairs, à défaut d'être juste, il faut diviser pour régner donc je ne punirai que la vieille. Je garde toujours une certaine tendresse pour mon pote, lui et moi avons en commun de grandes qualités que certains médisants qualifieraient de défauts, je n'en dirai pas plus. De plus, mon côté opportuniste, me dit qu'il est sage de ne point se mettre à dos quelqu'un qui a le sens de l'orientation, bien utile de ce cas de figure... 

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J'ai voyagé, perché dans ma studette, le plus souvent la gueule à la fenêtre ! La promenade s'est bien passée, quoique un peu inconfortable par moment, à l'impossible nul n'est tenu ! Les rafraichissements n'étaient pas à la hauteur de mes attentes. Le service rustique et désinvolte... Tout va à vau-l'eau. Nous avons suivi le torrent qui recueille le flux des nombreuses cascades environnantes. Nous restons bien éloigné de lui au fur et à mesure qu'il prend de l'ampleur pour finalement se déverser dans le lac. J'ai fait une petite pause sur ses rives pour profiter du spectacle et me dégourdir les pattes.

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Puis enfin le bout du tunnel ! Je somnole bien au frais dans les bras de mon pote pendant que mon histoire prend fin. Un petit carillon fait soudain entendre sa voix, aurais-je oublié un chapitre ? Je ne peux résister aux sons des cloches, j'ouvre un oeil ! Tout va bien, je suis toujours dans mon petit couffin douillet. Un remue-ménage m'incite à aller aux nouvelles. Je me rue vers la cuisine, pousse la porte et me prend des bouffées de musique, de couleur et d'odeurs réjouissantes. Tout cela est follement excitant !! Il parait qu'on fête l'anniversaire d'un bébé né depuis belle lurette, je ne le connais pas, mais déjà je sens qu'il va me plaire !! Il parait qu'il est devenu immortel et le centre du monde, ça m'aurait bien plu, quoique c'est un job à plein temps. Sans faire de nombrilisme, ce n'est pas mon genre, je ne suis que le centre de l'univers...de mes vieux et c'est déjà pas mal !! Bon qu'est qu'on mange ? Où sont mes cadeaux ?

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"Je suis d'une grande fragilité, c'est ce qui fait ma force" 

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