"Aujourd'hui je me suis levé de bonheur"

 

La persévérance est une qualité. L'obstination peut être un défaut : celui de ma maîtresse qui persiste et signe. Elle nous réserve une nouvelle balade, encore un territoire vierge à fouler. Je trouve cette deuxième tentative tout à son honneur mais je qualifierais son acharnement de kamikaze. Je suis un être simple et pragmatique et pour ma part, j'aurais proposé plusieurs anciennes balades avec variantes à redécouvrir. Ce travail d'équipe m'aurait dédouané de toutes responsabilités. Mais, comme on ne m'a pas demandé mon avis, j'ai chaussé ma bottine et emboîté le pas à la décideuse. Son programme démarre au parking qui jouxte le Hintersteinersee. Le temps s'est considérablement rafraîchi. Hier mes vieux m'ont donné à réfléchir sur la complexité de l'humain : étude qui m'a laissé sur les rotules ! Aujourd'hui, c'est la nature qui veut me faire part de ses états d'âme. Alors pour que ce soit clair pour tout le monde, je ne souffrirai d'aucun contretemps. Cette promenade doit être pastorale et je ne veux entendre que la douce musique qui serine dans ma tête rythmant en douceur, les battements de mon coeur ! Un petit sentier contourne les quelques fermes et maisons au pied du lac. Nous le suivons doucement en lisière de forêt, chevauchant tantôt à droite, tantôt à gauche, un petit filet d'eau qui a élu domicile dans une ornière. Il se régale à dévaler la pente que nous montons. On se quitte bons amis parce que nous avons pu garder nos pieds au sec, ce qui nous change ! Dans ce charmant paysage, je ne sais qui, du lac ou du ciel prend son air maussade. Chacun se renvoie sa part d'ombre, les nuages de brume ainsi ballottés, s'enfuient en file indienne se réfugier derrière les montagnes. Sous la blancheur du ciel, la végétation d'un "vert autrichien" à nul autre pareil est d'une netteté presque factice. Quelques taches mouvantes, blanches et noires, viennent en rompre l'effet hypnotique. C'est un troupeau de brebis, autonome, qui a décidé de nous tenir compagnie un court instant.

 

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Très vite, nous nous séparons, le troupeau emprunte un chemin vaguement pierreux. Ils vont patrouiller dans le champ d'à côté, riche en centaurée et nigelle. Généreusement, ils laissent quelques engrais pour que les champignons puissent eux aussi s'y installer et prendre le relais : une sorte de rotation des cultures ! Nous voici arrivés au premier palier. Un crachin s'invite à la promenade et nécessite une pause pour mettre les Kway. Par deux fois, la bruine a fait mine de s'arrêter , puis a repris de plus belle. Nous avons décidé de l'ignorer afin qu'elle se lasse de ses plaisanteries de mauvais goût. Une piste large et sinueuse s'offre à nous et traverse une forêt dense. Elle continue de grimper, chemin faisant elle se scinde en deux ou trois, pour à nouveau se retrouver et natter le flanc de la montagne. Un bruit d'eau qui se déverse et ruisselle quelque part se fait clairement entendre. De temps à autre, on peut apercevoir au travers d'une trouée, la vallée qui doucement s'éveille d'une cécité nocturne. Dans le même temps, les nuages, pauvres balluchons renvoyés de part et d'autre, rendent les armes et déversent leur fardeau, ce qui nous vaut une belle rincée !! Dans l'urgence, mes maîtres déballent les surpantalons et panchos. Ils se débattent entre agacement et fou rire, tentant d'être rapide et efficace, bien qu'en équilibre précaire ! Bien mouillés mais finalement abrités, surtout moi dans mon "logimobile" nous reprenons notre marche pépère. La pluie s'arrête, nous aussi devant un nouvel obstacle et de taille : deux chemins balisés de...flèches jaunes ! Ces panneaux indicateurs posent un problème sans en être un, puisqu'ils proposent la même destination... Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué me direz vous : c'est exactement ce que j'ai pensé ! Je me suis rendormi, pensant que mes compagnons allaient choisir mon ptit bout de chemin qui tournoie, qui tournoie et nous fait dormir en marchant. Mes vieux ont choisi l'autre option...

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Il est vrai que celui ci est plus rustique et non dénué de charme. Le sol est jonché de feuilles d'automne, les odeurs fortes d'humus réveillent mes sens, mais je décide toutefois de renoncer à l'appel de la forêt, car le sol est fuyant. Des racines proéminentes se propagent un peu partout et recouvrent le sentier sur lequel mes vieux se déplacent, on se croirait sur une patinoire. J'aurais pu m'éclater en assistant au ballet quelque peu pataud de mes vieux, mais participant, bien malgré moi, à cette représentation, j'ai préféré m'enraciner tremblant et silencieux, à ma studette. Nous avons franchi deux ou trois ponts de bois et finalement, en levant les yeux un peu plus haut, j'ai perçu dans cette sombre forêt, une lumière opalescente et diffuse. C'était comme un message de l'au-delà, m'annonçant un supplément de vie, une fois de plus je m'en tirais à bon compte !!

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Deuxième station ! On retrouve notre large piste en équilibre entre prairie et forêt. Nous faisons une petite halte, histoire de boire un coup, quand une affiche à l'entrée d'un pâturage attire notre attention. La vieille pense que ce panneau a pour effet de dissuader les promeneurs de traverser le champ : la preuve, il y a quand même un passage prévu à cet effet. On utilisera ce raccourci au retour pour éviter les racines plutôt casse-gueule. Mon pote lui propose de poser devant l'écriteau, sans moi, j'ai déjà mis pied à terre. Ils plaisantent allègrement au sujet d'un mystérieux Bruno, champion de course à pied, qui aime le rouge parce que ça le motive !! Dans le silence embrumé de la montagne, un terrible beuglement, puis un mugissement relayés par l'écho, nous fait sursauter et dresser les poils !! On ne s'est pas concerté mais nous avons répondu, tous les trois, à la question subsidiaire du panneau* : résultat des courses, on lui a mis la pâtée au Bruno !! Y peut toujours fanfaronner, c'est nous qui détenons le record maintenant ! Histoire de se reposer, on a repris un rythme plus lent, non sans avoir surveillé nos arrières, on est jamais trop prudent des fois que Bruno soit un mauvais perdant !

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Nous sommes enfin arrivés à ce qui pourrait s'apparenter à un sommet. Et c'est avec soulagement que nous progressons à découvert, le ciel ne nous est pas pour autant favorable. En peu de temps, après avoir franchi deux, trois collines, j'aperçois les premiers repères qui ne trompent pas : un calvaire, une cabane un peu vieillotte, tout ce qui présage au retour vers l'humain. Reste à savoir si, ils seront nombreux ! J'ai remarqué que lorsqu'ils sont en grand nombre, la tendance est au regroupement et de préférence là où il y a à boire et à manger ! Je ne cause pas beaucoup, mais je suis un fin observateur et ne suis pas né de la dernière pluie... La chose se confirme, quand une brebis que je crois reconnaître, vient prendre l'air sur le pas de la bergerie. Elle m'assure que le couvert est excellent, dans le gasthaus de Walleralm. C'est parait-il, facile à trouver, il y a deux vaches vautrées devant. Je la crois sur parole, parce qu'elle est plus futée que nous et plus rapide que Bruno, elle a pris la jolie route en lacet, paisible et endormante...

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Moyenne

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Devant la jolie Hütte, les vaches nous jettent un regard blasé, un fumet de saucisses et de soupe vient caresser ma truffe. J'ai le coeur en fête comme mon pote, bien content de s'assoir ! Comme j'ai déjà eu l'occasion de vous le dire, de nous trois, c'est moi le chef, mon pote prend les décisions et en ce qui concerne ma vieille, c'est spécial... Elle a les cartes (on ne sait pas pourquoi, vu que le nord elle le perd souvent !) mais elle a aussi un truc que mon copain appelle "le nerf de la guerre". C'est une pochette, pleine de bout de papier, dés qu'elle en montre un, on lui donne à manger !! C'est comme un "sésame ouvre toi" qui me laisse bouche bée et qui explique que je lui suis entièrement dévoué. On pose nos sacs, prêts à passer commande. Mon sherpa s'agite et retourne ma studette dans tous les sens, ouvrant et refermant les poches sur le côté. L'inquiétude grandit dans les yeux de mon pote, la panique chez la vieille et quand à moi, le désespoir me submerge ! Tout fout l'camp ! Ma maîtresse a perdu le nerf de la guerre, on est foutu, c'est la misère, ils vont finalement y arriver à me faire maigrir ! Décision est prise de refaire le même chemin à l'envers et au plus vite, le nez au sol. Je jette un dernier regard envieux et désespéré aux voraces attablés à la terrasse et m'enfuit comme un voleur pour rejoindre mes deux patrons. Elle nous assure que, pas une seule fois pendant le trajet, elle n'a ouvert la fermeture éclair de ma studette : donc notre monnaie d'échange ne peut être que dans la voiture ! Dans ce cas, inutile de se presser, surtout sur un terrain glissant avec peut-être à la clé, Bruno guettant notre retour pour prendre sa revanche... Sachant qu'avec mon pote prévoyant, on ne part jamais les mains vides, il y a de quoi faire dans son sac, quelques croquettes et un peu d'eau ! "Pas question" dit-il "faut foncer et mettre toutes les chances de notre côté" Nous voilà en train de dévaler la route en lacets, glisser sur les racines casse-gueules, jusqu'au moment où, la vieille fait sécession. Elle veut boire, faire une pause pipi et ne voit pas pourquoi Charly (C'est moi !) devrait payer les pots cassés. Il faut qu'il boive et mange, ensuite on le mettra dans la studette, c'est mieux pour son dos. Moi, pas fou, je pose mon cul par terre, espérant tirer parti de la situation. Mais attention, hors de question que je prenne position tant que je n'aurais pas eu mes croquettes. J'ai englouti ma maigre pitance et me suis retiré dans mes appartements, les laissant se dépatouiller tout seul. Ma décision était prise, tout compte fait, c'est à moi et à moi seul, que je dois en toute partialité, allégeance !

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Après avoir refait tout le chemin à l'envers, sans avoir retrouvé notre "précieux", les deux bougons ont fini par se calmer. La brume persiste à nous faire de l'ombre. Nous n'étions plus très loin du parking, j'ai traînassé avec plaisir autour des jolies maisons bâties sur une terre au parfum fleuri. Les barrières de bois gris, vieillies par le temps qui passe, ne servent qu'à enjoliver le plus naturellement possible ce tableau. Mais trés vite, j'ai dû quitter à regret ce joli petit coin et rejoindre la route gravillonnée. Elle longe les sapins qui bordent le lac. De l'autre côté, des fermes imposantes au milieu des champs, cachent des animaux bien étranges, que j'ai approché au plus prés. J'aperçois la voiture et m'en approche, mon pote s'écrie : il est là ! Sur le siège passager, visible par tous, est posé bien en évidence, mon argent, notre bel argent !!Je reprends goût à la vie, tout heureux des nombreux festins qui me restent à faire... Le sourire aux lèvres, mon compère se tourne vers la vieille : "c'est encore Alzheimer qui te joue des tours !" J'ai découvert depuis peu le secret de ma maîtresse, grâce à mon pote. Il semblerait que ce "Al" squatte dans la tête de ma vieille mère et lui pique un paquet d'infos régulièrement, du coup elle ne se rappelle plus de ceci ou de cela ! Cette fois je n'ai pas l'intention de la coacher, ce n'est pas une élève docile. Je vais plutôt profiter de cette opportunité pour obtenir double ration le plus souvent possible, personne n'est parfait !!

 

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Nous étions à peine sortis du parking, qu'un magnifique rayon de soleil a balayé la route devant nous. Un pied de nez, pour parfaire cette balade ! Mais mon pote ne s'en laisse pas conter et trouve une nouvelle place pour se garer, juste à côté d'une auberge. Le ciel se fait de plus en plus azur. A proximité, les bestiaux se regroupent en plein champ autour des petits veaux pour siester sous la chaleur du soleil. Mon compère propose de prendre un petit encas sur la terrasse avec vue sur le lac, à l'abri d'un parasol. On s'installe, chacun plongé dans sa rêverie. Je contemple stupéfait un somnambule en balade sur le toit juste en face de nous, légèrement en contrebas. Mon pote déclare que cette balade lui a beaucoup plu, un sourire éclaire le visage de la vieille, elle sort enfin de sa léthargie ! Un dialogue s'installe. "Il me semble qu'en me garant, j'ai aperçu des indications pour rejoindre Walleralm par une voie plus praticable et adaptée à mon handicap. "Alors pourquoi pas refaire cette promenade demain en commençant par le tour du lac, histoire de faire quelques photos ensoleillées cette fois !" Cet heureux dénouement, me fait retrouver l'appétit et j'ai aidé à finir le pain et saucisse de mes vieux. Alors que je me roule en boule pour me reposer, un gros balourd passant par là, m'oblige à me tenir en alerte. Il taxe avec constance auprès de chaque tablée, la pitance qui lui est dû, puisqu'il est le "fils" de la maison ! L'étreinte de la jalousie me serre le coeur un court moment. J'ai cru un instant qu'il y avait plus heureux que moi, mais un dernier coup d'oeil avant de tomber dans les bras de morphée, m'a rassuré : lui, il était gros et laid !!

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"Que l'égoïste est heureux ! il possède sans partage l'affection absolue du seul être qui lui est cher." 

 

* Notre Bruno court le 100 mètres en 9 secondes et 4 dizième. Et vous ? à quelle vitesse courrez vous ?

 

 

Comme je vous sais avide de connaître la suite de cette aventure, je ne vais pas vous faire attendre plus longtemps ! Cela s'est passé comme dans mes rêves, de la meilleure façon qui soit. On a démarré par le tour du lac. Cette préparation physique était indispensable avant de partir à nouveau vers Walleralm. Pour se faire, on a testé plusieurs bancs et nous avons jeté notre dévolu sur un emplacement idéal. J'ai pu admiré les poissons qui sont venus flirtés à la surface de l'eau, venant lustrer leurs écailles sous le soleil. Quand à l'astre luisant, il a passé son temps à lancer ses rayons en ricochet sur la surface émeraude et lisse du lac, faisant de larges cercles irisés. L'échauffement terminé, nous avons pris le joli chemin qui avait attiré mon oeil de professionnel de la marche, ce qui nous a évité de réveiller chez Bruno, le cuisant souvenir de sa défaite à la course à pied !

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Sous le soleil, le décor était plus avenant et forcèment, nous étions moins seuls. Nous avons décidé de boire un coup, sur la fameuse terrasse (à peine entrevue hier !) mon pote ayant pris quelques piécettes de ses fonds secrets, au cas où ! Quand fièrement, la vieille a brandi le nerf de la guerre, nous n'avons pas pu résister à une invite aussi alléchante. A la table à côté, deux randonneurs sont tombés en amour pour moi et m'ont généreusement nourri. Ils m'ont même trouvé beau ! Çà se confirme, il n'y a pas que moi qui le pense !

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Aprés notre repas, nous avons réparti les tâches : celle qui a mangé léger, grimpera pour satisfaire notre curiosité. Quand à nous deux, ayant profité des généreux bienfaits d'une nourriture de terroir, nous sommes allés vers le banc le plus proche pour pratiquer quelques étirements nécessaires aprés l'effort !

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Aprés avoir repris quelques forces, lentement mais surement, nous nous sommes à nouveau retrouvés tous les trois pour rentrer au bercail, non sans prendre quelques photos de fleurs des champs...

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"Être "bête", égoïste et avoir une bonne santé, voilà trois conditions voulues pour être heureux. Mais si la première vous manque, tout est perdu"

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