"Tout moment passé m'habite de sorte que je ne tiens au présent que pour m'en faire un souvenir"

 

Pendant de longues et interminables journées, mes compères accrochés désespérément à leurs mouchoirs, n'étaient plus que l'ombre d'eux mêmes. Les brèves sorties d'usage, le plus souvent sous une pluie battante, m'ont laissé abattu et fatigué, j'ai réalisé que j'avais pris un coup de vieux ! Pour me rassurer, je tentais un rapprochement auprès de l'un ou l'autre de mes compagnons, je réussis finalement à squatter les genoux de mon pote. Cette assise réconfortante ainsi que le léger mouvement fébrile de son corps me berçait et me réchauffait. Ce charmant moment dont l'organisation m'avait pris un temps fou, était perturbé par des éternuements qui me donnaient l'impression d'être jeté en plein sommeil sur un trampoline, un vrai supplice de Tantale ! Le temps passant, monotone, je me suis senti ignoré, transparent et plus que tout, inutile...   étrange et nouvelle sensation pour moi . Cette question existentielle de l'inutilité de mon utilité ou de l'utilité de mon inutilité a occupé le reste de mon temps jusqu'à la guérison de mes deux vieux, il était temps, j'étais sur le point de tomber malade !

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Mes maîtres à peine rétablis, sans avoir pris en compte ce coup de semonce de l'hiver qui les avait affaibli, ont décidé de prendre l'air pour rompre le confinement imposé par la grippe. J'espérais, quand à moi, me changer les idées. A l'orée du bois, début de notre balade, la neige n'avait pas trouvé preneur et peinait à s'installer. Mes amis porcins, fort bien nourris et logés, manquaient pour autant d'une chaleureuse présence. Je me suis dévoué pour leur tenir compagnie un instant, d'autant plus que j'avais sur eux un avantage, celui de connaître leur avenir ! Évidemment, je n'en ai pas fait mention dans nos échanges, leur destin déjà scellé, était tout à mon avantage... dans un très bel établissement surmonté d'une girouette expressive ! Là encore, pas besoin de s'interroger sur l'utilité du porc, par contre me concernant, la question se pose encore !!

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La neige s'est mise à tomber avec persévérance pour combler les vides et recouvrir toutes choses encore apparentes. La mission fût remplie aisément, puisqu'en prenant de la hauteur, la couche blanche et ancienne s'était figée et glacée pour accueillir avec joie la jolie poudreuse, qui ne lâchait pas ma truffe !!  J'ai lamentablement glissé sur le chemin gelé par endroit et ma maîtresse a gentiment ébouriffé mon museau et mes sourcils pour j'y vois un peu plus clair ! C'est profitable d'avoir une vieille à soi, elle soigne, console et cuisine et moi je suis un parasite collé à ses basques, me voilà mis au rencart alors que je ne demande qu'à servir !

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Tout en marchant, je me faisais la réflexion que parmi les quatre pattes, dont j'ai l'honneur de faire partie, il y a un bon nombre d'utilitaire : le chien d'aveugle ; pas un boulot pour moi, mes vieux sont seulement myopes ! Chien de chasse : je rapporte pas et pis j'suis trop gourmand ! Sauveteur : je suis trop petit et à cause de mon dos j'ai été réformé ! J'avais le coeur bien triste et tourmenté, prenant conscience d'avoir fait mon temps avant même de commencer ! D'un autre côté, utile c'est bien beau, mais pas trop, sinon ça devient un boulot ! Inutile, on se la coule douce, mais pas trop, sinon on vous zappe ! Je suis perdu, impossible de me positionner et la nature elle-même ne peut me répondre.

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Tout autour de moi, l'on s'habille d'hiver. Une pauvre vieille petite feuille, persiste et rêve encore à quelques splendeurs passées. Se croyant immortelle, elle parade, revêtue de fantaisie, mais bientôt son effeuillage clôturera ce petit sursis accordé par dame nature. Les bourgeons en mal de printemps, se sont déjà débarrassés de leurs ancêtres et bientôt parés des atouts de leur jeunesse, les tendrons n'auront cure de ces brillants atours, superflus qui fondront bien vite sous la beauté du diable. Éternel recommencement où tout le monde se presse et l'on ne sait qui part ou revient !

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Je me trouvais cerné par un paysage en habit perlé, mon seul point d'ancrage étant ma patronne dans son habit obscur. Elle a bien du mal à mettre un pied devant l'autre, telle du vieux bois mort, elle craque et tangue à chaque pas ! Elle m'appelle pour me prendre dans ses bras et j'hésite à embarquer sur ce frêle esquif, la plupart des voyages réconfortants et pleins de tendresse se sont faits dans ses bras et fort de ces souvenirs, je me soumets, stoïque, à son bon vouloir et celui de mon pote qui fait la prise de vue.

 

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J'ai fini par trouver mon banc préféré, j'ai insisté pour m'y installer, pensant à tord y faire une pause à l'abri des intempéries ! Ma déconvenue est à la hauteur de cette triste journée, la neige fond sous le peu de chaleur qui reste en moi et dégouline le long des pics à glace, mon pote me trouve drôle et se marre, il veut que je tienne la pose, je suis dégoutté !

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C'est ma patronne qui vient me délivrer de ma prison gelée, au risque de s'étaler de tout son long. Malgré mon manque d'entrain, je me précipite vers elle, histoire de la guider et me rendre utile. Avoir quatre pattes et de l'expérience n'a pas suffit et ma vieille après quelques figures acrobatiques, a fini par ressembler à un pantin désarticulé et s'est retrouvée cul par dessus tête. J'ai aboyé de frayeur et de colère, pourquoi prendre des risques quand on est convalescent, je me suis rendu compte que ces derniers jours, j'avais vécu dans l'inquiétude, craignant d'être orphelin. Tout cela m'avait rendu morose, l'inspiration m'avait quitté, mon scribe s'était mis en disponibilité et résultat des courses je ne savais plus où j'en étais !!

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J'étais transi, emmitouflé dans ma serviette, les yeux perdus vers un ailleurs, ma gueule tétanisée par le froid. Soudain des mots doux à mon âme, tendres à mon coeur, me parvinrent comme dans un brouillard, me faisant revenir à la vie et déjà je fondais sous le regard affectueux de mes maîtres : mon ptit zigouioui, tristounet, qu'est que tu as ? tu nous as si gentiment tenu compagnie pendant qu'on était malade, heureusement que tu es là pour nous faire rire,tu vas pas nous lâcher hein ? J'avais enfin ma réponse, j'étais un chien de compagnie. Alors utile ou inutile, ce n'est pas l'essentiel, car l'essentiel : c'est moi !

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 "Réfléchir permet de se tromper judicieusement."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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