"... Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le cœur... Il faut des rites.- Qu'est-ce qu'un rite ? dit le petit prince.- C'est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures."

 

J'ai une petite vie routinière, une musique qui se joue sur le cadran d'une montre aux rouages parfaitement huilés. Ce petit tic tac qui ne souffre aucun imprévu, bien que tyrannique, fait mon bonheur puisque j'en suis le maître ! Toute cette merveilleuse mécanique a soudain été mise à mal par mes vieux ! Ils m'ont sans coup férir entraîné dans un maelström qui sans cesse m'éloignait de mon chez moi. J'avais beau lever ma patte pour poser ma question : c'est quand qu'on va où ? les sorties pour "nulle part" s'enchainaient, la voiture me semblait devenir une résidence secondaire... Et quand enfin, je rentrais au bercail, j'assistais impuissant au nourrissage intensif de dame glacière, ma colocataire et rivale depuis toujours que l'on ne met jamais au régime ! Bien sûr, j'ai assisté et soutenu ma vieille dans ses travaux de pâtisserie et là encore...j'ai été oublié. Puis, tout aussi soudainement, la tension est tombée. J'ai pu me reposer, encore imprégné des parfums de miel et d'épices, bercé par quelques effluves de foie gras et autres gourmandises. Je n'ai pas eu d'opportunités comme certains de mes amis dont je tairais le nom, qui s'en sont mis des ventrées !!

 

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Dans mon malheur, il y avait, pour me tenir compagnie, une petite luciole, ma copine Féfée qui grandit plus vite que moi ! Nous étions inséparables et elle me consolait de cette sensation affolante de ne plus rien contrôler. Dés son arrivée, le temps s'est senti dépassé par les évènements, comme moi ! Au bout d'une semaine ou plus, j'ai décidé de reprendre les choses en main profitant pour cela d'une balade digestive, tu parles !! j'avais déjà perdu un ou deux kilos c'est sûr !! Arrivé sur place, j'ai refusé tout net de bouger, mon pote qui ne l'est plus, m'a expédié dans ma studette. Boudant, ignoré de tous, j'ai assisté sur le chemin du retour, à la mutinerie de ma copine qui a pris mon relais, sans doute un peu fatiguée ou peut-être un peu jalouse de ne pas avoir un porteur...

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Un matin très tôt, nous avons pris la route pour un long voyage. Sachant qu'une fois de plus mes regards inquiets et interrogatifs me reviendraient sans écho, usé par cette vie sans queue ni tête, je me suis endormi profondément pour rejoindre Féfée au pays des songes. Prudent, j'avais gardé ma tête sur sa main, simple principe de précaution. Tout en jouant une amusante partie de colin-maillard avec ma camarade de jeu, mon museau soudain déboussolé, fut incapable de détecter son odeur. Ma douce rêverie, ponctuée de mes aboiements plaintifs devint cauchemar, bien vite, j'ai refait surface dans le monde réel et là aussi, plus de Féfée... Devant l'indifférence de mes vieux, je n'ai pu que me rendre à l'évidence, j'étais délaissé, abandonné ! Ma vie bien rangée a ensuite repris son cours, mais étrangement avec une certaine fadeur. Je passais de mon panier à ma gamelle, dodelinant sans enthousiasme et faisant fi de mes rituels. La rumeur d'un avis de tempête m'est venue aux oreilles lors de ma sortie pipi, que j'ai fini par écourter au son de quelques bang bang... Mes vieux m'ont mis sous calmant pour que je passe cette nouvelle épreuve avec brio, mais c'est dans un brouillard le plus total que j'ai laissé les terroristes en herbe à leurs bêtises et mes vieux et dame glacière à un nouveau banquet ...sans moi !

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Coincé entre des artificiers butés et récidivistes et ma petite tête où la zénitude ne pouvait s'installer, je n'ai pas eu d'autres alternatives que l'adhésion au projet de ma vieille : une balade détoxifiante ! Notre trajet en voiture se fait au travers d'une purée de pois, nous laissant moi et mon maître, dubitatifs. Enfin sur place et moyennement motivé, j'observe notre coach, elle noue ses gros godillots et déclare qu'il nous faut prendre de la hauteur pour y voir plus clair !! Très vite, son pronostic devient clairvoyance. Une douce lumière flirte avec la végétation, un cheval curieux, seul sur ses terres, vient nous souhaiter la bienvenue, les sabots humides de rosée.

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Plus haut, dans le petit hameau que je croyais déserté, j'ai retrouvé mon pote le cerf, harnaché au...Père Noël. Je n'ai pas remercié le bonhomme rouge qui ne s'est guère foulé question cadeau pour le fidèle et méritant teckel que je suis. Pour attiser ma curiosité ou peut-être parce qu'il me croyait bête, il m'a offert pour mon Noël, emballé dans un papier rose orné d'os....un os !! C'est pas du tout ce que je voulais ! Aussi, sans perdre de temps, j'ai repris ma route, un peu plus en amont sur un talus, quelques ruches se dorent au soleil. J'entends les abeilles qui ont pris leur quartier d'hiver, se mettre en grappe et bourdonner pour se réchauffer tout en consommant leur réserve de miel. Des particules d'essence de sapin, de bruyère s'échappent du rucher et me taquinent. J'en ai fait le tour sans en trouver l'entrée et suis resté sur ma faim ! 

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Même les chasseurs sont absents, sans doute au chaud à festoyer, ce qui n'a pas encore été le cas pour moi ! Après un début cahin-caha, j'ai finalement pris goût à cette balade. En regardant tout autour de moi, j'ai mis le petit monde qui m'entoure sous écoute, le bruit de ma bottine clopinant et le bâton de marche de mon boss joue un tempo qui m'apaise, mes vieux marchent décalés, chacun à son rythme mais tous trois sommes unis par un même compagnon idéal, le silence !

018mooskopfsturm (11)                              Depuis que Lothar l'ouragan a dévasté la forêt dense de sapins, il y a déjà seize ans, on peut voir clairement la tour d'observation Mooskopf perchée seule sur un des sommets de la forêt Noire à prés de 900 mètres. Mon estomac se creuse et la faim me donne des ailes ! Le soleil nous encourage en chauffant doucement notre dos dans la montée. La lumière donne à toutes choses un éclat particulier, les arbres vêtus et dévêtus se pressent vers le ciel pour en goûter la saveur. les cimes des résineux s'entêtent, les feuillus déjà malmenés sont en tête, mais les racines luisantes, empêtrées dans la brume blanche sont encore impuissantes à rompre ce lien qui les tient bien ancrés dans le sol.

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Enfin sur le point de finaliser cette grimpette, je mesure le plaisir et l'avantage d'être au sec. Je contemple au loin l'endroit qui a ma préférence pour saucissonner, prés de mon château bercé par les arabesques du brouillard. La citadelle semble inaccessible, le spectacle est féerique, mais je me réjouis de pique-niquer ici presque au chaud et à l'abri ! Je me retourne pour voir où en sont les préparatifs de notre repas bien mérité et je retrouve mes compagnons en pleine méditation, installés sur un banc...Je tourne autour d'eux, prends du recul pour les regarder avec insistance en gémissant, enfin ils se lèvent pour me dire : tu as raison Charly, faut pas traîner, on rentre ! Mais quand est ce qu'on MANGE ?? ça m'a coupé les pattes, impossible d'aller plus loin, mon moral en a pris un coup, ma vieille a eu pitié de moi : je suis retourné dans mes appartements. J'ai longuement réfléchi quand à la conduite à adopter ; bouder m'aurait demandé beaucoup d'énergie et encore faut-il que les autres s'en aperçoivent, sinon ça ne vaut pas la peine. j'ai finalement opté pour le sommeil car qui dort, dîne !!

 

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Quand j'ai rouvert les yeux, le brouillard était à nouveau là, il avait noyé et englouti mon château, le soleil s'était fait la malle. J'ai ronchonné en rentrant la tête dans mon antre, refusant de voir un si triste spectacle. Perdu dans mes pensées, pauvre balluchon cramponné au dos de ma chef, j'ai soudain réalisé que les fêtes des humains ne sont pas celles que je préfère et pour dire vrai, je déteste !! Tout est sens dessus dessous, on est largué, entouré de bouffetance en abondance dont on ne peut profiter, submergé d'émotions incontrôlables, pour finir épuisé, amaigri et contrarié !! Mes fêtes à moi, ont lieu toute l'année, à chaque instant : certains soirs où mon pote et moi, chacun dans son fauteuil, nous regardons un documentaire animalier en partageant du pop corn, ou lorsque patiemment j'attends le retour de mon maître pour l'aider à trier nos provisions et y découvrir une friandise ou bien encore quand ma vieille se décide soudain par un après midi pluvieux à nous faire un gâteau, j'ai plaisir à l'entendre commenter la recette, écouter le four qui ronronne et renvoie une chaleur cosy tout en surveillant dame glacière qui pour cette fois fera ceinture !! Toutes ces réjouissances deviennent habitude parce que j'en reconnais les prémices et toute son orchestration, il n'y règne que confort, plaisir et harmonie, sans fausse note. J'aime que l'habitude me réduise en esclavage et qu'à mon tour j'accoutume mes maîtres à mes rituels addictifs. Je ne supporte pas les....

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imprévus !! qu'est ce que je disais ? certes, il ne faut pas non plus rester enfermé dans ses habitudes, moi par exemple, je suis ouvert à l'improvisation ! Et là, franchement c'est réussi, y en a pas deux comme mes vieux, j'en changerais pour rien au monde. Aujourd'hui c'est ma fête, ils ont réservé ma table préférée, au Bourdon de la vallée" et il y a du cerf à manger...D'un autre côté, il suffit de pas grand chose pour que cet "inattendu" devienne rituel, je dois y réfléchir...

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"Au fond l'habitude est un rite, on croit faire quelque chose par plaisir et en réalité on ne fait qu'obéir à un devoir qu'on s'est imposé."