Gaieté s'attriste et tristesse s'égaie au plus léger accident.

En débarquant à Durbach, j'ai eu un petit coup au coeur, l'embrasement du vignoble n'est plus qu'un souvenir,  il ne reste rien de la flamboyance de l'automne. L'hiver s'installe sans douceur, un grand chambardement se prépare : toutes mes couleurs vives sont remisées et les végétaux aux alentours sont dénudés ! De cet effeuillage à grande échelle il ne reste, sur les collines, que de frêles ossatures tenant encore en bout de branche les vestiges de parures aguichantes. Au faîte des arbres, mâts de cocagne tendus dans la lueur blafarde, se trimbalent quelques guirlandes de feuilles pourpres ou châtains.

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Je ne me sens pas vraiment motivé pour cette balade mais sous mes pattes le sol froid m'oblige à presser le pas et ne me donne pas le choix. Alors que je progresse sur le sentier, un faisceau de lumière perce le ciel en traversant les microscopiques poussières automnales et finit par s'éclater en une multitude de rayons lumineux au dessus de ma tête, je sors indemne de cette froide colère qui nous vient d'en haut. Levant alors les yeux, je vois se répandre, par petites touches, une bien douce clarté ! Et me voilà soudain en pleine lumière, le coeur presque en joie...

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Le ruisseau n'est pas encore sorti de son lit, tant mieux ! La chapelle veille sur les moutons qui paissent dans la prairie qui l'avoisine, le soleil lui donne quelques timides baisers et réchauffe son clocher. Désoeuvré au sommet d'un fruitier, un nid, état neuf, a naguère abrité un couple et sa nichée de petits migrateurs. Fidèle au poste, dans l'attente de nouveaux occupants, il trouvera au moment du renouveau quelques amateurs dégourdis et pressés...

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Le ciel à la tonalité froide est d'un bleu estival! Au travers des vignes qui montent à l'assaut des collines, je l'entrevois, cerné par de gros nuages ombreux. Je crois deviner au sommet de la butte, une porte auréolée qui m'invite à la rejoindre avant qu'elle ne se ferme sur quelques mystères qui m'échapperaient. Mais l'appel de la forêt détourne mon attention, elle offre quelques abris pour ceux qui, comme moi, ont froid ou faim. Les nombreux sapins, chênes et châtaigniers sont une aubaine pour les sangliers qui ne chôment pas. Je renifle l'odeur cuivré qu'ils ont laissé contre les arbres pour marquer leur territoire. Je perçois leur présence toute proche, ombre noire et mouvante, malgré leur embonpoint ils se déplacent en parallèle à notre route sans se faire repérer. 

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Monsieur le greffier, derrière sa fenêtre, prend note et observe avec distance le chassé-croisé des chasseurs et des puissants mammifères. Les sangliers en rut, tour à tour chasseurs et chassés, font le bonheur du matou qui les yeux plissés, contemple avec délectation cet étrange manège. Il songe à son repas comme je pense au mien, alors qu'au dessus de sa tête roucoule un pigeon, peut-être le seul à ne pas en être un... dans cette histoire !

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J'ai crapahuté de plus en plus convaincu de m'être fait avoir ! J'ai traversé tous les obstacles, dont celui non moins périlleux, d'éviter les armées de hérissons qui protègent les stères de bois. Ce passage épineux, dont je suis sorti sain et sauf, m'a demandé courage et détermination. Sans répit ces drôles de petits insectivores m'ont harcelé, tentant de me bloquer la route vers un nouveau banc qui n'attendait que moi !!

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Finalement nous nous sommes installés, d'un coup d'oeil j'ai vu ma vieille qui m'observait. Elle s'interroge souvent sur ce qu'il y a dans ma petite tête, je suis pour elle il faut bien le dire, une source de mystère et de constant émerveillement. J'ai dégusté mes croquettes agrémentées de légumes dont je suis fan, puis j'ai aidé mes vieux compères à finir leur pitance. Dans la vallée, un lugubre croassement glace mon échine, la brise se faufile le long des troncs et s'insinue entre les feuilles récalcitrantes couleur citrouille, pour les faire chanter. S'ensuit alors une petite musique de fond ressemblant au crépitement d'un feu de cheminée, auquel se mêle le chant de petits oiseaux sortis d'on ne sait où. Ils volent en escadrille au-dessus de nos têtes et font du repérage. Je sais que la partie sera rude car je vais devoir me battre pour la moindre miette. Soudain un cri d'alarme, celui de l'épervier que je cherchais dans le ciel. Mais il surgit au ras du sol menant une attaque foudroyante vers le sous-bois attenant au banc. Un piaillement, une fuite massive dans le seul arbre encore vêtu, oblige le rapace contrarié mais patient, à tournoyer dans les hauteurs optant pour une nouvelle stratégie. Au loin, le joli carillon du Rebstock, tintinnabule les premières notes de "vive le vent" il est temps de se remettre en route...

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Au milieu des bois, nous sommes tombés sur les vestiges évidents, mon instinct ne me trompe jamais, d'une  partie de chasse réussie. Il y a une poutre de bois fixée à l'horizontale entre deux troncs pour suspendre les trophées. Au sol, je flaire encore les odeurs de sueur et de sang mêlés, des teckels ou autres de mes congénères et sûrement des sangliers probablement prélevés sur la harde repérée il y a peu ...je n'ai pu enquêter de manière plus approfondie car bon nombre de hérissons protégeaient les lieux !!

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Sur le point de mettre un terme à cette balade, nous avons fait un détour vers le restaurant le "bourdon de la vallée" histoire de confirmer mes dires en allant humer sur la terrasse l'odeur du plat du jour ! Et force est de constater que ma tendance "végétarien" a perturbé mon jugement, aujourd'hui : c'est du cerf !! pas de sanglier...

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De toute façon avec ma patte folle, je n'avais aucune chance d'être un bon chasseur, modestement, je dirais que je ne suis pas mauvais comme séducteur et poète. Le jour baisse, le chemin du retour est encore éclairé, je me sens soudain inspiré, je presse mon vieux scribe de me suivre, il faut que je vous raconte....

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« Ayant créé le ciel, la terre et les étoiles puis les plantes et les bêtes et enfin l'homme et la femme, Dieu referme sa porte en disant : "Et maintenant je n'y suis pour personne". »

 

 

 

 

 

 

 

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