“Ce n'est pas la lumière qui manque à notre regard, c'est notre regard qui manque de lumière.” 

 

Ce matin, j'ai regardé d'un oeil blasé, l'habituel remue-ménage, signe avant coureur d'une nouvelle aventure. Cela fait presque quinze jours que j'ai droit au même rituel, ce qui a fini par faire de moi un philosophe à la petite semaine ! Une fois installé sur le siège arrière de la voiture, je m'enroule pour ne laisser qu'une oreille apparente et dressée histoire de rester un peu connecté. Dehors le ciel versatile est encore en pleine réflexion, il a jeté sur lui sa tunique immaculée et frileusement s'interroge sur la marche à suivre. En attendant qu'il retrouve la formule du beau temps, je plonge dans une douce rêverie pour me fabriquer des souvenirs, mon passe-temps préféré.

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Un soudain ralentissement au péage et nous voilà engagés sur une jolie route privée de 18 kms, je peux contempler le paysage, la truffe collée contre la vitre. Quelques rares maisons adossées à la roche luisante s'offrent à ma vue pour me rassurer. Les prairies sont grasses, d'un vert rebelle qui vous donne envie d'évasion et vous repose le coeur tout en apaisant l'esprit. Nous roulons seuls, presque au ralenti et quelquefois on se met en mode pause. Dans ce milieu laissé à l'état sauvage, de jolies ruminantes me fascinent, je rêve de connaître comme elle, le plaisir de manger à s'en gonfler la panse...

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Les regarder se gaver de verdure perlée d'eau, excite mon appétit. Leurs gros yeux humides me fixent dubitatifs presque en transparence. Je reste circonspect et me prends à penser que sous ces airs impavides, les jolies fleurs posant nonchalamment sur un décor de vert pâturage ; ces marguerites ou pâquerettes à quatre pattes, pourraient s'avérer à l'occasion... des peaux de vache !! 

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Soudain le ciel cligne des yeux et nous passons en alternance de l'ombre à la lumière, la chaussée se fait moins sinueuse. D'un côté, les sapins sont lovés contre le flanc de la montagne et à l'opposé ce sont des cascades et torrents qui se déversent avec générosité sur l'alpage couleur gazon. Notre route semble plus impatiente et trace directement par le milieu de ce charmant tableau. Le soleil qui obstinément se cache derrière les nuages translucides est encore plus éblouissant que s'il s'était montré. La vallée semble rétrécir comme pour nous emmener vers un seul point encaissé : un mur d'une hauteur vertigineuse se tient là devant nous. Il est lisse et arrondi, couleur gris plomb et barre notre passage, une lumière cendrée vient l'effleurer par moment. Les sapins s'assombrissent et se regroupent pour descendre de la montagne vers je ne sais quel rendez vous où nous semblons tous nous rendre, et si c'était le bout du monde !

 

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Alors que je contemple le spectacle, le gros nuage blanc jusque là vautré sur le mur, se lève et dévoile derrière lui, une montagne solitaire coupée du monde. Sa blancheur éclatante tranche sur le bord de cette paroi abrupte et grise. Ce chapeau neigeux est à nouveau happé par de nombreux amas nébuleux qui dérivent, le faisant tour à tour disparaître et apparaître. Il me semble qu'il tente désespérément d'attirer mon attention en m'envoyant entre obscurité et clarté un s.o.s !!

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La voiture s'est arrêtée et très rapidement nous nous sommes installés avec notre barda, moi aux premières loges, dans un bus qui nous attendait patiemment. La route très pentue et zigzagante semble nous mener à hauteur de ce mur qui m'impressionne tant. Étrangement, tout ce qui m'était apparu en contrebas, s'avérait ici n'être qu'illusion ! Des montagnes s'étendaient à l'infini, celle que je croyais prisonnière ne l'était pas, mais se mirait dans les eaux bleu turquoise d'un lac. De nombreuses chutes d'eau entourant cet immense réservoir venaient l'abreuver. Cette onde limpide et glaciale s'appuie avec insistance contre la seule forteresse protectrice de la vallée que j'avais jugé si menaçante !

 

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Nous nous sommes engouffrés dans une grotte immense et avons débouché de l'autre côté du mur pour nous balader un court instant prés du Speiche Zillergründl et goûter tout notre saoul aux eaux minérales...

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En prenant un peu de hauteur, j'ai découvert une jolie maison d'où s'évadaient des effluves alléchantes. C'est la promesse d'un repas gourmand qui m'a permis d'affronter sans faiblir, un vertige naissant, les pattes pourtant bien ancrées sur la terrasse panoramique !

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J'ai participé activement au repas de mes vieux et mis un point d'honneur à finir toutes les assiettes, je suis contre le gaspillage ! Le ventre bien rempli, allongé sur les genoux de mon pote, je me suis laissé bercer par les chants folkloriques que des anciens, coiffés d'un chapeau tyrolien, entonnaient tous en choeur un soliste leur faisant écho. La mélodie d'une harpe avec laquelle j'étais en phase, caressait mon coeur tout est en harmonie, alors comblé, je me suis endormi.

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A regret il a fallu quitter notre refuge, le Adlerblick, dehors le ciel me paraissait soudain plus ombrageux. Quelques lueurs diaphanes donnaient au côté sombre de ce décor, une étrange intensité qui n'était pas pour me rassurer. Pressant le pas, j'aperçois notre bus qui prend le départ sans nous ! Pour varier les plaisirs, ma vieille ne manque jamais d'imagination, elle avait opté pour une balade toute en descente cette fois ci !!

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En repensant à ce magnifique ouvrage sur lequel repose un si lourd fardeau, j'ai souvenance de cette envie de m'y désaltérer, penché sur cette belle eau bleu où l'on croirait boire le ciel. Une soif intense m'a pris à cette idée et sous mes pas, le froid d'un ruisseau passant par là, m'a aussitôt assouvi. Mon esprit vagabondait un peu comme moi quand j'ai aperçu un troupeau de brebis en train de paître, puis entendu un congénère aboyer comme un avertissement, alors jetant un coup d'oeil derrière moi j'ai été pris d'un affreux pressentiment et si le barrage cédait !

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Il n'était plus question de traîner, je me suis fait la promesse de ne plus me retourner et pour être sûr de ne pas y faillir, j'ai suivi mon pote qui s'engouffrait dans le bois.

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Enfin nous sommes sur le point de clore cette nouvelle équipée, mais il nous faut encore traverser le plancher des vaches, beaucoup moins hasardeux et glissant que celui que nous quittons, enfin je le croyais ! Avançant avec mesure, un peu sur nos gardes, nous slalomons, histoire de nous tenir éloignés des plantureuses. Au bout de quelques minutes, nous n'avons plus le choix il faut emprunter un chemin obligé menant droit à une ferme,il est balisé d'un côté par le torrent de l'autre par la clôture en fil de fer barbelé . Nous devons nous y engager, serrer les rangs et rejoindre le troupeau de mastodontes de 800kg et... ô la vache ! il y en une qui nous fait face, alors que nous allions franchir le deuxième tourniquet.

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Elle beugle comme un veau puis gonfle ses joues, son museau frémit, elle mugit cette fois très en colère. On recherche d'un coup d'oeil circulaire un propriétaire, une aide, un contournement... Au loin, son patron, occupé dans les champs, l'envoie paître d'un signe de main. Cette attitude un peu mufle ne va pas nous aider à faire ami-ami et je crains qu'on ne devienne des dommages collatéraux dans ce litige homme-bête ! Contre toute attente, dégoûtée, elle fait demi-tour pour rejoindre ses semblables, sans pour autant garder le silence !!

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Quand finalement nous l'avons rejoint devant sa ferme, elle était encore dans son coin à ruminer quelques sombres pensées et elle a pris plaisir dans son déplaisir à nous poursuivre de sa vindicte jusqu'au parking, où nous nous sommes planqués. La peau de vache s'est lassée et nous avons pris la poudre d'escampette. Je lui pardonne bien volontiers son excès de mauvaise humeur car ce que je préfère chez la vache, ce n'est pas son côté jusqu'au-boutiste, mais sa qualité de vache à lait, à ce titre elle a droit à tout mon respect...aber bitte mit sahne* !!

 

"La force, ce n'est rien, dans la vie. C'est l'esquive qui compte!"

 

 

*(en allemand dans le texte): mais s'il vous plait avec la crème -chanson de Udo Jürgens (https://www.youtube.com/watch?v=hB2ZvO24vvY)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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